| Les
dégâts résultants de mesures salariales
individuelles injustifiées |
| Les
augmentations individualisées font partie du management
des entreprises. Elles sont supposées être
réparties selon des critères aussi
objectifs que possibles. Leur but est de
« motiver » les salariés. Il y a loin, toutefois, de la théorie à la pratique. Les augmentations suscitent parfois des mécontentements, au point de constituer l’une des causes de détérioration du climat social. Les points de vue des salariés se répartissent en trois catégories :
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| Le point de vue de
ceux qui y croient |
| Les
agents de maîtrise, chargés de l’évaluation de
leurs
collaborateurs, croient à la pertinence de ce qui leur est
demandé et ils
s’efforcent de bien répartir le budget : |
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« Nous
proposons les augmentations individuelles à notre
hiérarchie ; je suis assez sélectif, car l’enveloppe
est assez
réduite ; je me fonde sur des critères objectifs et
je n’ai jamais eu de
réclamation. »
« Pour les augmentations individuelles, je suis très factuel : le chiffre d’affaires, les missions faites ou pas faites ; et j’explique pourquoi. » |
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Dans ces
conditions, ceux de leurs collaborateurs qui critiquent leurs
décisions leur
apparaissent comme étant de mauvaise foi :
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« Ceux
qui râlent sur les augmentations individuelles sont ceux qui n’en
ont pas eu
parce qu’ils ne s’investissent pas dans leur travail. »
« Une personne qui n’a rien eu, elle sait pourquoi même si elle prétend que c’est une injustice. » |
| Malgré cela, les managers de proximité voient les difficultés de mise en œuvre du dispositif : enveloppe insuffisante, critères de choix peu précis, absence de continuité dans le temps. |
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« Les
AI posent un problème car on donne notre sentiment sur les uns
et sur les
autres sans pouvoir le justifier auprès des gens ; on a
seulement un rôle
consultatif. »
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| L'approbation des
bénéficiaires |
| Les salariés satisfaits des augmentations sont ceux qui en bénéficient ; pour eux, il s’agit là d’une question d’équité. |
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« Ils
voient bien ceux qui travaillent et ceux qui se tournent les
pouces ; ceux
qui se plaignent de ne pas avoir d’augmentation, c’est ceux qui ne
veulent plus
faire le boulot et qui disent que c’est aux jeunes de prendre la
relève. »
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| Dans
ces conditions, les mécontents n’ont qu’à s’en prendre
à eux-mêmes : |
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« Les entretiens
sur les salaires, ça se fait, mais ce n'est pas
systématique ; mais ceux qui n'ont rien savent pourquoi ils
n'ont rien. »
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Des
bénéficiaires d’augmentations soulignent les limites du
système :
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« Le
salaire au mérite, c’est en fonction de la façon dont
ça s’est passé dans
l’année; les dirigeants voient si vous faites bien votre
travail ; est-ce
que c’est bon ? oui et non ; ceux qui n’ont rien eu,
ça la fout
mal. »
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| Les différentes raisons de
critiquer les augmentations individuelles |
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Le
principe des augmentations individuelles est
critiqué ; comme l’on peut s’y attendre, les critiques
proviennent de ceux
qui n’en ont pas bénéficié. La nature de ces
critiques mérite d’être examinée
car elle met en lumière des insuffisances dans la mise en oeuvre
de la méthode.
La première critique est l’absence d’explications en ce qui concerne les critères de la décision ; les personnes qui reçoivent une augmentation s’en félicitent mais ne songent pas nécessairement à la justifier ; quant à celles qui n’en ont pas, l’absence d’explication vient nourrir un discours critique; |
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« C’est
la Direction qui
remet les enveloppes individuelles, mais elle ne donne pas
d’explications. »
« Ils ont une opinion sur la personne, mais est-ce que c’est exactement sur sa façon de travailler, je ne sais pas ; certains collègues sont bloqués et les raisons qu’on leur donne sont toujours les mêmes. » |
| Cette absence d’information, notamment à ceux qui n’ont rien touché, alimente le discours selon lequel les augmentations sont décidées « à la tête du client » ; |
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« Il y a
du
copinage.
« Ce qui se dit, ici, c’est que les augmentations annuelles, c’est à la tête du client ; les personnes augmentées, on leur explique, mais les personnes qui ne le sont pas, on ne leur dit pas pourquoi. » |
| Il arrive que les
raisons mises en avant ne soient pas
celles qui ont motivé la décision ; il y a
« ce qui et
officiel » et « ce qui est
officieux » : |
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« Le
responsable de rayon doit répartir
équitablement son enveloppe ; la question est de savoir
comment évolue le
travail fourni ; c’est bien sur le principe, mais ça se
fait la plupart du
temps à la tête de la personne ; il y en a qui le
méritent et qui ne l’ont
pas, et il y en a qui l’ont alors qu’ils ne le méritent pas du
tout. Les
décisions sont expliquées mais les raisons mises en avant
ne sont pas forcément
les bonnes ; globalement ; ce n’est pas suffisamment
explicite. »
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| Certaines décisions suscitent la surprise : |
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« L’an
dernier, certains s’attendaient à avoir une augmentation et ne
l’ont pas eu,
d’autres non et pourtant ils l’ont eu. »
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En l’absence de
critères objectifs, il résulte des
zizanies qui détériorent l’ambiance de travail ; de
là des accusations de
« fayotage » qui pourrissent
l’atmosphère :
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« Il y a des
années où j’ai
super-bien bossé, mais je n’ai pas eu d’augmentation ;
c’est à la tête du
client, ça crée la zizanie. »
« On ne sait pas sur quelle base on est évalué ; ça crée des jalousies ; on en discute ; le moindre détail est discuté, amplifié et déformé ; à la limite, il ne faut écouter personne ; ça provoque de l’individualisme et ne favorise pas le travail en équipe ; il paraît que dans les bureaux, c’est encore pire. » |
| Le manager de proximité n’a pas toujours la possibilité de faire valoir ses choix, qui semblent alors avoir été décidés plus haut par des personnes dont les critères d’appréciation ne sont pas connus ou qui sont soupçonnées de ne pas connaître les réalités du terrain : |
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« Les
augmentation
individuelles, on propose, ça remonte, c’est rarement
contesté, mais en cas de
modif, on ne me donne pas d’explication ; c’est souvent assez
léger ;
on augmente les gens qui font leur travail par
opposition à ceux qui ne le font pas ; c’est
peu contesté, mais il
y a un côté saupoudrage. »
« L’enveloppe à distribuer, ça dépend de Paris ; la répartition est faite ici, mais c’est difficile de dire en fonction de quels critères. » |
| Certaines personnes pointent les dérives du système : |
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« Les
augmentations individuelles se font plutôt à
l’ancienneté. »
« Les augmentations individuelles, les critères ne sont pas clairs ; je ne comprends pas pourquoi un vendeur est augmenté simplement parce qu’il a 35 ans d’ancienneté. » |
| Le budget réservé aux augmentations individuelles est souvent considéré comme insuffisant : |
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« Il
y a de gens qui
mériteraient une augmentation mais pour des raisons
budgétaires on ne peut pas
faire ce qu’on veut. »
« Les AI ne sont jamais très importantes ; jamais plus de 30 Euros ; ce n’est pas encourageant pour le travail. » |
| Dans certaines entreprises, il faudrait se battre pour bénéficier d’une augmentation : |
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« Les
augmentations individuelles, je ne sais pas comment c’est
décidé ; on n’est pas tellement
impliqués ; il faut se battre ;
certaines sont sous-payés. »
« On a pu avoir une augmentation de salaire avec la nouvelle directrice commerciale ; mais ça a été un rapport de forces. » |
| Au total, le système suscite un sentiment d’inéquité, voire de mépris pour le travail bien fait : |
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« Certains
syndicalistes n’ont pas été augmentés depuis un
moment. »
« Celui qui travaille n’est pas reconnu en tant que tel, il n’est pas rémunéré à sa juste valeur. |
| De la théorie à la
pratique : une méthode souvent contre-productive |
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Les augmentations de
salaires individualisées sont
présentées comme un moyen de
« motiver » les salariés les plus
méritants. S’agit-il en effet de récompenser l’effort,
l’assiduité, les
résultats ou le fait que les objectifs aient été
atteints ou dépassés ? On
se contentera d’observer, dans ce que
disent les personnes interrogées, que les objectifs sont peu
évoqués.
En revanche, beaucoup mettent en avant le fait que l’on ne dit pas aux intéressés, qu’ils soient ou non bénéficiaires d’une mesure individuelle, quelles sont les raisons qui ont motivé la décision. Il en résulte que l’objectif « travaillez mieux et vous gagnerez plus » - est loin d’être atteint. Certains parlent alors d’une absence de reconnaissance. En outre, des mesures non expliquées, d’apparence arbitraire, appellent à s’interroger sur les raisons pour lesquelles certains en bénéficient et pas d’autres. Le soupçon se porte sur ceux que l’on tend à qualifier de « fayots » ; la jalousie, les accusations gratuites s’installent au sein de l’équipe de travail, dont l’efficacité risque de se trouver réduite d’autant. Les agents de maîtrise s’efforcent la plupart du temps de distribuer équitablement le budget dont ils disposent ; mais celui-ci est souvent réduit, compte tenu de décisions financières prises par ailleurs sans lien avec les objectifs RH ; en outre, leurs décisions sont parfois remises en cause, à un niveau plus élevé de la hiérarchie, pour des raisons qui ne leur sont pas communiquées. Il en résulte alors parmi eux une très vive amertume. Ainsi mises en oeuvre,
les augmentations individuelles au
mérite ne répondent ainsi ni à l’objectif qui
consistait à
« motiver » les salariés, ni à
celui qui consisterait à récompenser
les meilleurs, ni à l’exigence d’équité souvent
mise en avant. Il faudrait,
pour que soit atteint ce triple objectif, que les salariés
soient
individuellement informés des raisons qui ont motivé la
décision prise à leur
égard et que les critères de décision soient aussi
objectifs et transparents
que possible. Or, ceci semble rarement le cas. Faute d’une mise en
œuvre dans
des conditions satisfaisantes, les augmentations de salaires au
mérite
débouchent alors sur des effets négatifs contradictoires
avec les intentions
qui animent les managers. Les audits de climat social
révèlent toutefois que
ceux-ci en sont rarement conscients. C’est que la réalité
du management, sur le
terrain, peut se révéler très différente de
ce qu’en dit la théorie.
Convient-il dès lors de rejeter la méthode ? Probablement pas. Mais il y faut plusieurs préalables : la transparence, la proximité et la confiance. Or, elles sont dans les entreprises françaises peu réunies. Il en résulte qu’une méthode de management efficace dans d’autres contextes est loin de l’être dans notre culture nationale, telle qu’elle est dominée par l’importance des distances sociales entre les uns et les autres et par l’esprit de confrontation, tel qu’il résulte de notre histoire. Hubert Landier |
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