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Dossier du mois : Travailler, une raison de vivre suffisante ? Du compromis aux compromissions...
                                                                                                
Partie 2 : Travailler, du compromis aux compromissions
Prenons un exemple du monde du travail pour illustrer la différence entre compromis et compromission. Supposons qu’un patron de TPE tienne à ses collaborateurs le discours suivant : « L’entreprise va mal à cause de la crise. Nous sommes une grande famille, alors comme nous nous aimons beaucoup, je vous paierai peu pour sauver l’entreprise ». Que va-t-il alors se passer dans l’esprit des collaborateurs ? La confusion de deux allégeances : entre l’allégeance domestique, de rapport de famille, d’amour et de fidélité, et l’allégeance capitaliste, avec des règles de production et de profit. Pour les salariés, accepter la proposition du patron, c’est entrer dans la compromission, c’est trahir l’une des allégeances à laquelle ils ont fait des promesses. C’est susciter des conflits de justice qui nécessiteront de s’en justifier auprès de ceux à qui ils ont tenu des promesses (par exemple, ramener un salaire de tel montant à la fin de chaque mois pour faire vivre la famille).

En effet, on agit et l’on justifie ses actes différemment selon que l’on se situe dans telle ou telle sphère de justice. Lorsqu’on est dans le cercle privé familial, on ne parle pas ou rarement d’argent, on parle plutôt d’amour (entre époux, au sein de la fratrie, entre parents et enfants). Lorsqu’on se trouve dans le domaine marchand, on discute âprement les prix. Dans ce second domaine, on se justifie de façon différente que dans le premier domaine. L’amour ne recherche pas de justification au sens de la recherche d’équivalence. C’est la grande différence entre le plan de l’amour et de la justice. Ainsi, le plan de l’amour se situe dans une logique de non-réciprocité symétrique (parce que chacun est dans le don de soi désintéressé pour l’autre), alors que le capitalisme se situe, dans l’esprit des salariés, dans une logique de réciprocité asymétrique, celle du « donnant-donnant » avec un « dominant » (celui qui détient l’outil de production et qui paye le salaire) et un « dominé » (celui qui donne sa force de travail en échange d’un salaire). En ce sens dans notre exemple, face à la proposition de leur patron, les salariés sont contraints de prendre position entre deux allégeances faites dans deux sphères de justice différente, la tentation de la compromission est alors grande, proportionnellement à l’attachement réel à leur patron : « si nous sommes capables de non-réciprocité symétrique dans la sphère familiale par la promesse d’amour faites à nos proches, ne pourrions-nous pas sacrifier une partie de notre rémunération à notre patron que nous aimons bien ? »

L’individu soucieux de son épanouissement (au travail, au sein de sa cellule famille, au sein de la société…) se doit de réfléchir aux diverses sphères de projets de vie qui côtoient celle de la sphère « travail » pour mieux les équilibrer entre elles et éviter qu’une d’entre elles ne supplante les autres et l’amène à devoir accepter des compromissions. Le travail lui permet de s’investir dans divers projets de vie extra-professionnels, ne serait-ce que par le salaire qu’il rapporte et qui peut financer ces derniers. Le manque d’équilibre des projets de vie, des sphères entre-elles peut schématiquement engendrer deux risques. Premier risque : rechercher une réalisation de soi par contre-dépendance au travail ou par dépendance au travail. Second risque : ne pas trouver d’équilibre entre son projet professionnel et les projets des autres domaines et ainsi rater l’homéostasie entre sa vie personnelle et sa vie professionnelle. Cette homéostasie se trouve quand les différents projets de vie offrent une cohérence d’ensemble qui paraît la plus juste pour l’individu, au regard de sa volonté et de ses capacités. La vie professionnelle ne vaut que parce qu’il y a une vie après le travail et la vie extra-professionnelle ne trouve tout son sens que parce qu’il y a une vie professionnelle. C’est à chacun de trouver le juste équilibre entre les différentes sphères (professionnelles et extra-professionnelles) et projets de vie pour que cette homéostasie soit une réalité conduisant à l’épanouissement de soi pour soi-même, de soi pour autrui et de soi pour la société.

Il n’existe pas d’équilibre absolu à prendre pour modèle, certes. Le choix des uns paraîtra déséquilibré pour les autres et vice-versa. Néanmoins, les deux extrêmes pointés précédemment bornent le manque d’équilibre indiqué dans le premier risque. C’est, nous l’avons dit, l’excès de dépendance ou de contre-dépendance, et ce quels que soient l’individu et ses choix d’équilibre. Dit autrement, ce risque est la manifestation excessive d’un sur-investissement ou d’un sous-investissement au travail. Le sur-investissement excessif pouvant conduire au burnout. Le sous-investissement excessif quant à lui, peut amener l’individu au désengagement, à la démotivation, à la baisse de l’estime de soi, voire à la dépression. Avoir pris conscience de la tendance d’excès à laquelle l’individu risque de se soumettre (dépendance ou contre-dépendance au travail) est le premier pas à faire. Travailler sur le rééquilibrage des différentes sphères professionnelles et extra-professionnelles permettant de tendre vers l’homéostasie optimale en est le second pas.



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