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Dossier du mois : Travailler, une raison de vivre suffisante ? Du compromis aux compromissions...
                                                                                                
Partie 1 : Travailler, une condition nécessaire mais non suffisante
Comme l’écrivait Jean Giono, « l’essentiel n’est pas de vivre mais d’avoir une raison de vivre ». Le travail peut-il être une raison de vivre ? C’est certainement une condition nécessaire (il faut bien se nourrir) mais non suffisante (comme le déclamait Harpagon : « il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger »). Hegel affirmait que « le travail est la matière de son agir » et qu’à ce titre il est une condition nécessaire pour se réaliser dans le monde en y réalisant une « œuvre », son oeuvre (et pas seulement pour pourvoir aux besoins naturels). A trop faire leur cette thèse, certains y ont pourtant laissé leur santé – stress, pathologies professionnelles ou burnout – ou pire leur vie – suicide professionnel. Car le travail s’il est une condition nécessaire n’est pas une condition suffisante pour s’épanouir. In medio stat virtu : chercher à s’épanouir PAR le travail peut être tout à fait délétère alors que s’épanouir AU travail (même quand les conditions de travail sont difficiles) est une preuve de l’épanouissement général qui mène au bien-être ET au bonheur.

Car s’il est devenu central dans notre société capitaliste, le travail n’est pas tout (même s’il permet de faire beaucoup). Il co-existe avec d’autres « sphères » : sphère de la vie familiale, sphère de la vie associative, sphère de la vie citoyenne. Le travail est ainsi l’un des moyens de s’épanouir (et pas le seul moyen, n’en déplaise aux « workalcoholics ») et l’individu soucieux de son équilibre se doit d’arbitrer entre ces différentes sphères afin de trouver entre ces dernières une homéostasie satisfaisante. Il est fondamental de prendre conscience que nous appartenons à plusieurs sphères sociales dans lesquelles nous jouons plusieurs « rôles sociaux » qui parfois nous échappent, et ce sans toujours que l’on en ait conscience. Chacun de ces rôles sont déterminants pour notre construction personnelle mais aussi pour notre construction sociale et par delà pour la construction des autres et de la société. Prendre conscience de l’importance de ces rôles sociaux permet de réaliser l’homéostasie à laquelle l’individu se sent appeler dans sa vie, par le juste équilibre entre la sphère travail et les autres sphères. Creusons cette notion de sphère pour comprendre comment elle peut jouer un rôle dans l’épanouissement au travail et l’épanouissement tout court.

Pour paraphraser le psychologue-psychanalyste Carl Jung, chaque individu porte une diversité de « masques » du fait qu’il tient nombre de rôles sociaux (chef de famille, conjoint, salarié, responsable d’une association…). Ces rôles sociaux nécessitent nombre d’allégeances (contrat de mariage, contrat de travail, promesses d’engagement…) parfois contradictoires selon les rôles. Or il n’existe pas de « méta-rôle » qui intègre la pluralité de tous ces rôles. D’où la nécessité d’établir des compromis fragiles entre diverses allégeances dans lesquelles nous exprimons nos différents engagements (de salarié, de citoyen…), ces derniers pouvant également entrer en contradiction. La pluralité des rôles engendrent la pluralité des engagements et donc la pluralité des contradictions : les hommes modernes sont des êtres à « multi-engagements », il leur faut donc toujours négocier en eux-mêmes et avec autrui ces appartenances multiples.

Comme le rappelle le philosophe Paul Ricœur, il existerait différentes « sphères de justice ». Ainsi, chaque individu appartient à différents mondes tout en en privilégiant plus particulièrement certains : le monde marchand, le monde lyrique, le monde de la création, le monde civique… C’est la raison pour laquelle les gens acceptent l’idée qu’un joueur de football puisse gagner des millions – beaucoup plus qu’un ministre ou un président de la République – parce que le monde de la renommée est un monde en soi, différent du monde de l’administration publique. Cette appartenance à des mondes multiples fait que les individus doivent négocier des transitions entre ces différentes sphères de justice : il s’agit de compromis. Or les compromis sont toujours plus faibles que les allégeances. Le compromis est le contraire de la compromission, parce que la compromission, c’est le mélange des genres (par exemple le monde industriel et le monde politique), alors que le compromis respecte la différence des engagements pris pour chacune des différentes allégeances. Le compromis se différencie ainsi de la compromission qui résulte de la confusion entre diverses allégeances. Le schéma ci-dessous synthétise les rapports entre rôles sociaux, allégeances et sphères de justice.
               








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