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Dossier du mois : Les origines du mal au travail
                                                                                                
Partie 1 : Le jeu de la mort : des origines du mal au travail
Le travail, comme l’écrivait Hegel, est de nature dialectique parce qu’il unit du positif et du négatif. S’il peut faire du bien, il peut également faire mal, voire très mal. Il peut aussi en pousser certains à faire du mal à leurs collègues, parfois même quand ils veulent sincèrement leur bien. Les questions que nous posons ici cherchent à faire le point sur ce qui peut pousser les individus à être destructeurs vis-à-vis d’autres jusqu’à leur faire du mal, plus particulièrement dans le cadre de la relation d’autorité qu’instaure le pouvoir hiérarchique entre managers et collaborateurs. Comment un manager peut-il donner des ordres tels, qu'ils amènent à détruire la santé physique ou mentale de ses collaborateurs et ce malgré leurs plaintes ? Quels sont les mécanismes psychologiques à l’œuvre qui l’incitent à maintenir la pression autoritaire ? Ces managers sont-ils des pervers en mal de victimes à faire souffrir pour assouvir d’éventuelles pulsions sadiques ? Sont-ils des hommes ordinaires victimes d’une situation d’autorité et d’un système hiérarchique qui les dépassent et les poussent à jouer un rôle qui les dépossède de leur humanité ?

Pour répondre à ces questions, nous nous appuierons sur l’émission « le jeu de la mort », diffusée sur France 2 en mars 2010 qui est elle-même la reproduction de la très célèbre expérience de psychologie sociale conduite en 1960-1961 par Stanley Milgram. Ce dernier cherchait à savoir ce qui poussait les individus à exécuter des ordres pouvant conduire à la mort d’autrui et par delà de comprendre les ressorts du totalitarisme. Milgram a fait état de cette expérience et des enseignements qui en découlent dans le livre « La soumission à l’autorité » qui montre comment tout être humain dit « normal » (donc non pervers) peut être amené à faire du mal à autrui, en contradiction totale avec ses valeurs humanistes. La transposition dans le monde du travail des résultats de cette expérience et de l’émission TV qui s’en est inspirée nous permettra de mieux comprendre certains des ressorts des risques psychosociaux, particulièrement ceux qui dans la relation hiérarchique amènent certains managers stressés à devenir des stresseurs tels qu’ils poussent leurs collaborateurs « à bout », au-delà des limites humaines de l’acceptable.

L’expérience de Milgram a été reproduite pour France 2 sur un plateau de TV de la façon suivante. 80 candidats, de tout sexe et toute couche sociale, ont été sélectionnés parmi 2500 personnes. Il leur a été annoncé qu’ils allaient participer à un jeu télévisé, avec un gain possible de plusieurs centaines de milliers d’euros à la clé. Les candidats retenus allaient devoir jouer avec un élève qui devait par exemple mémoriser et répéter une série de mots. S’il se trompait, ce dernier recevait une punition sous la forme d’une décharge électrique. Les candidats ne savaient pas que la décharge électrique allait être non effective ni que l’élève serait un complice des organisateurs de l’émission de TV.

Le jour J de la soi-disant émission, les candidats arrivent sur le plateau de TV. Ce plateau est une situation tout à fait impressionnante du fait d’un show « son et lumière » conséquent et d’un public stimulé par un chauffeur de salle, le tout orchestré par une animatrice rompue à ce genre de spectacle grand public. Chaque candidat, appelé « questionneur », dispose d’une console constituée d’une série de manette qui lui permettent d’envoyer des décharges d’intensité croissante : de 20 à 460 volts. L’élève est enfermé dans un caisson d’où il ne peut sortir, avec toute une série d’électrodes sur lui. A chaque fois que l’élève se trompe, le « questionneur » doit punir l’élève. Le public est poussé par le chauffeur de salle à crier « châtiment » quand l’élève se trompe ; quand il réussit ils crient « fortune » du fait de la promesse de la soi-disant récompense réservée au questionnaire et à l’élève, s’ils réussissent le jeu.

Tout l’enjeu du jeu réside sur le fait de savoir combien de candidats vont envoyer des décharges croissantes à l’élève, malgré ses hurlements (feints, qui précisons-le sont particulièrement réalistes, du fait du talent d’acteur de l’élève complice). L’idée est la même que celle de l’expérience de Milgram qui souhaitait découvrir, par le recours à 18 variations expérimentales, comment et pourquoi les soldats allemands avaient pu obéir à des ordres criminels. Le présupposé de Milgram était qu’ils refuseraient d’accepter les ordres, il s’agissait de constater quelles seraient leurs réactions. Il en a été tout autrement, comme l’émission a permis de le revivre, et cela au-delà même des résultats obtenus par Milgram.

Au préalable, les producteurs de l’émission ont pris le soin d’interroger les candidats afin de savoir s’ils se sentaient capables de faire du mal à autrui ; leur réponse a été unanimement négative. La plupart d’entre eux se sont justifiés en disant avoir des principes qui les empêchent de faire du mal à autrui. Résultats à l’issue de l’émission : 80% des personnes ont accepté d’envoyer des décharges électriques maximales (alors qu’ils n’étaient « que » 2/3 avec Milgram), sans absolument aucune contrainte apparente. Comment des individus ordinaires, jugés « normaux » et non sadiques ou pervers, peuvent-ils en arriver à se comporter comme les pires des bourreaux ? Comment peut-on à se point oublier les leçons de l’histoire ; ses principes et son humanisme ? Pourquoi seulement 20% de ces individus ordinaires ont-ils refusé d’exécuter les ordres d’électrocution de l’élève ? C’est ce que nous découvrirons dans une quinzaine jours à la lecture du second volet du présent dossier...


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