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Dossier : Le travail est-il bon ou mauvais ?
                                                                   
Partie 1 : Faut-il travailler pour vivre ou vivre pour travailler ?
« Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n’y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment. » Malgré cet avertissement de Bertrand Russel qui date de 1937 (in « Eloge de la paresse »), il semblerait que nous ayons persévéré dans notre bêtise. Car en ce début du 21° siècle, la montée en puissance du stress dans le monde du travail semble corroborer la prophétie de Russel. Le choix de cette citation n’est pas anodin. Les propos de Russel sont contemporains de la découverte de la mécanique du stress par l’endocrinologue canadien Hans Selye. C’est en effet en 1937 que le mot « stress » est utilisé par Selye pour décrire ce qu’il a appelé le « syndrome général d’adaptation ». Il est le premier à découvrir que lorsque les sollicitations de l’environnement sont trop intenses et trop chroniques, elles affectent durablement les organismes, du moins jusqu’à en faire mourir ses souris de laboratoire.

Au delà de son apparence facétieuse, l’aphorisme de Russel synthétise en peu de mots la dialectique de la problématique du stress au travail, formalisée dès le début du 19 siècle par le philosophe allemand Hegel, inspirateur de Marx. La récente médiatisation de suicides sur le lieu de travail a poussé certains à affirmer un peu trop rapidement que le travail est mauvais en soi puisqu’il détruit des vies. Cette vision est à la fois vraie et fausse. Car le travail permet aussi de construire nos vies. Parce qu’il unit du négatif et du positif, le travail est pour Hegel de nature dialectique. Il convient d’en dépasser les contradictions apparentes par une synthèse qui dépasse ses oppositions négatives et positives. Certes, le travail fait souffrir car il est fatigant, rebutant, il n’est qu’un moyen de survie. Mais par le même temps il nous élève au-dessus de notre animalité. Si nous travaillons par obligation ou pour l’argent, nous pouvons, en même temps, nous réaliser et même être heureux : de ce point de vue, le travail est une aliénation librement consentie, pour paraphraser Edgar Morin. Il est alors nécessaire que chacun trouve l’équilibre singulier entre les deux extrêmes d’un même continuum : « travailler pour vivre » et « vivre pour travailler ». Car c’est grâce au travail que l’être humain prend conscience de ses forces et de ses limites. Dans La Phénoménologie de l’esprit Hegel écrit : « Le travail forme », au sens où l’homme transforme la nature et son environnement à son image. Par le travail, l’homme peut se reconnaître dans son œuvre et atteindre une forme élevée de conscience de soi, littéralement moins terre-à-terre.

Mais depuis Hegel, le taylorisme est passé par là. Au 20° siècle, il a parfois poussé la division du travail jusqu’à mettre le travail en miettes, pour paraphraser le sociologue Friedmann. Le néo-productivisme et les 35 Heures sont également passées par là. Elles ont fait exploser les cas de TMS et autres pathologies professionnelles jusqu’à mettre le travailleur en miettes. Le travail permet-il encore au travailleur du 21° siècle de « se reconnaître dans son œuvre » comme l’envisageait Hegel 2 siècles plus tôt ? Tenter de répondre à cette question c’est s’interroger sur le sens que donne le travail dans notre société actuelle : à quoi sert le travail, à quoi bon travailler, quel est son sens quand il présente parfois tant de non-sens ? Mais par delà le sens du travail, c’est tout autant sur le travail sur le sens qu’il convient de s’interroger. Travail sur le sens que doivent conduire organisations, managers et collaborateurs pour éviter les conséquences négatives du travail comme le stress et les pathologies qu’il engendre ; travail sur le sens pour comprendre, comme nous y invite Russel, pourquoi « il n’y a pas de raison de persévérer dans notre bêtise indéfiniment ».



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