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Dossier du mois : Risques psychosociaux : catastrophe ou défaut managérial ?
                                                                   
Partie 2 : Risques psychosociaux : du déni aux délits
La notion de « risques psychosociaux » est passée dans le langage commun aux environs de la fin des années 1990. En réalité, nombre de chercheurs anglo-saxons et européens tournent autour de cette notion depuis les années 1950 sans toutefois la nommer de cette manière. Pour certains auteurs, les premières préoccupations scientifiques à son sujet remonteraient même à l’entre-deux guerres puisque ils estiment que les premières recherches empiriques sur ces risques sont celles d’Elton Mayo et du courant dit des « relations humaines ».

Le fait que le phénomène des risques (et troubles) psychosociaux soit nommé de la sorte depuis environ une décennie est révélateur de la représentation de cette réalité au sein des organisations. A croire qu’en plus d’avoir un corps, on semblerait découvrir que les salariés au travail seraient également dotés d’un esprit. Outre « d’avoir mal » au travail (dans leur corps pour cause de « mauvais » gestes par exemple), les salariés peuvent « être mal » au travail (dans leur tête pour cause de vécu délétère et qui renvoie au « psycho »). Il faut dire que tout ce qui est de l’ordre du « psy » ramène à la part d’irrationnel et de non maîtrisable de l’être humain voire à sa folie, donc à la maladie ou à l’anormalité. Le « psy » fait peur, d’autant plus peur qu’au sein des organisations on donne la part belle au rationnel, au maîtrisable, au normalisable, au standardisé. Les troubles psychiques font tellement peur qu’on a eu longtemps tendance au sein des organisations à ne pas les gérer et donc à les dénier. Il suffit de constater la manière dont sont gérés les risques physiques vs. les risques mentaux : rien – ou si peu – pour ces derniers n’est mentionné dans le document unique de la grande majorité des entreprises (qui répertorie tous les risques auxquelles l’organisation expose ses salariés de par son activité). Pourtant les risques mentaux font bien partie des obligations de moyens et de résultats du dirigeant, nous allons y revenir plus bas.

Comment expliquer un tel déni ? Une piste pourrait être la façon dont on se représente en France les « risques sociaux » – directement liés au travail – et la manière dont ils s’expriment depuis une cinquantaine d’années. Les risques sociaux sont entendus ici au sens large en tant que manifestation d’un malaise par le corps social quant à son rapport au travail, cette manifestation pouvant prendre différentes formes d’expression. On peut schématiser l’évolution de ces différentes formes d’expression en deux périodes et deux tendances. On peut distinguer la période des « Trente glorieuses » de la période de « crise chronique » qui succède à la première. A ces deux périodes sont associées deux types de risques sociaux : durant les Trente glorieuses l’expression des malaises s’est principalement manifestées sous forme « d’explosion sociale » (manifestations, grèves, occupation de locaux, voire séquestration de dirigeants) tandis que durant la période de crise chronique on assiste plutôt à une expression des malaises sous forme « d’implosion sociale » (désengagement, présentéisme, harcèlement moral ou stress). Cette métaphore montre que la manifestation des risques sociaux a évolué ; d’une forme d’expression principalement collective cette manifestation s’est métamorphosée en une forme d’expression beaucoup plus individuelle. Cette métamorphose est sans conteste liée à l’évolution de l’organisation du travail, comme l’ont montré de nombreux chercheurs. Car parallèlement à une augmentation considérable des troubles musculo-squelettiques (TMS), on assiste à une émergence des pathologies psychiques professionnelles, bien que les maladies mentales restent stables dans la population générale.

Paradoxalement, contrairement à ce que certaines idées reçues laissent croire, il n’y a pas plus de suicides en France de nos jours qu’il y a 10 ou 20 ans, ils auraient même tendance à baisser au niveau de la nation. Les suicides au travail (environ 700 par an) ne sont ni plus nombreux en quantité et en proportion, même au sein d’entreprises fortement médiatisées comme Renault ou France Télécom, si on regarde la grande maille des statistiques nationales.

Si les statistiques nationales montrent que la métamorphose de l’expression des malaises sociaux n’a pas influé le nombre de suicides au travail ces 20 dernières années, le regard que l’on porte sur ces malaises a en revanche bien changé, ne serait-ce qu’au travers de la jurisprudence en matière de sanction des employeurs quant à leurs obligations relatives à la sécurité de leurs salariés. Certes depuis 2002, le législateur a fait passer les employeurs d’une obligation de moyen à une obligation de résultat en matière de prévention de la santé au travail. Mais les entreprises françaises restent et resteront relativement peu contraintes par la législation en matière de risques psychosociaux, si l’on en croit le ministre du travail et le gouvernement actuel. Toutefois, le son de cloche n’est pas le même du côté des juges. En effet, la jurisprudence a récemment évolué vers un durcissement vis-à-vis du respect des obligations de l’employeur en en condamnant durement certains. Début 2010, le tribunal des affaires de sécurité sociale (TASS) des Hauts-de-Seine a condamné Renault pour faute inexcusable, après le suicide d’un ingénieur au Technocentre de Guyancourt. Motif : l’employeur n’a pas vérifié « les capacités d’adaptation de ses personnels » à la nouvelle organisation qui prévoit de lancer trois fois plus de modèles de voiture qu’avant. Amende : 500.000 Euros !

Au final ce qui change dans la société française, ce n’est donc pas qu’il y ait plus de morts au travail (comme le laissent sous-entendre une certaine presse à sensation). Ce qui change c’est bien la forme d’expression des malaises des salariés quant à leur vécu au travail et le regard qu’on y porte désormais. Cela méritait bien ce nouveau vocable de « risques psychosociaux ».


                                                                                             



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