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Dossier du mois : Suicide au travail : Après le travail en miettes, le travailleur en miettes ?
                                                                   
Partie 4 : La souffrance est-elle désormais le sens du travail ?
Nicole Aubert et Vincent de Gaulejac ont présenté dans leur ouvrage Le Coût de l’excellence (Paris, Seuil, 1991), le processus de mise en performance des individus au sein des organisations et tout le danger que ce processus peut représenter pour les salariés. Ils expliquent que ce processus passe par le rapprochement progressif des idéaux des individus avec ceux de leur employeur. Pour être performant, comme dans le sport de haut niveau, il faut faire abstraction de soi-même et être possédé par les buts d’excellence de son employeur. Ces auteurs distinguent trois étapes successives.

Dans un premier temps, le salarié et l’employeur sont indépendants l’un de l’autre : le salarié avec son moi et ses désirs ; l’employeur avec ses objectifs et ses ambitions d’excellence. Pour relever les défis de l’entreprise, le management a besoin de toutes les énergies de ses collaborateurs. Il met alors en place un système de suggestion (de type « punition ou récompense ») pour obtenir l’engagement maximal des salariés. Ce système capte l’imaginaire des salariés en valorisant leur ego

La deuxième étape se caractérise par le rapprochement des idéaux. Le management, par son système de suggestion, fait entrer en résonance ses idéaux d’excellence avec ceux du salarié pour les confondre. Progressivement, le salarié « introjecte » les idéaux de l’employeur et les fait siens, ce qui se traduit par un engagement en temps et en énergie de plus en plus important vis-à-vis de l’employeur. En entrant dans ce jeu, la plupart du temps de façon inconsciente, le salarié « entre en performance ». Cependant, ce processus inconscient a un coût pour l’individu : c’est le coût de l’excellence. En faisant siens les objectifs de l’employeur, le moi du sujet s’affaiblit et l’individu se dépossède de ses idéaux et de lui-même.

Au cours de la troisième étape, le salarié entre en fusion avec l’organisation : il fait de moins en moins la différence entre celle-ci et lui-même. En devenant étranger à ses propres besoins ou à ses propres désirs, l’individu s’aliène à l’idéal d’excellence de son employeur. Le salarié perd ainsi sa capacité à « raisonner » objectivement. Cet envahissement présente un risque psychique pour l’individu si l’identification aux idéaux devient trop intense. Ce n’est plus seulement son corps qui est asservi au système, comme dans le modèle taylorien, mais son esprit. L’excellence poussée à l’extrême peut ainsi conduire à la dissolution du moi, à des décompensations psychiques, voire à une sorte de folie.
Il y a bien évidemment toute une gradation dans ce processus. Le plus souvent, ce processus d’aliénation n’est pas mené à son terme. Mais il peut aller suffisamment loin pour exercer une captation significative de la conscience de soi. En s’aliénant aux idéaux de son employeur, le salarié se prive de lui-même, il se prive aussi des siens, des familiers de son entourage. Les conséquences personnelles sont aisées à comprendre : en donnant toute son énergie à son employeur, sa vie privée risque tout simplement d’être privée de vie.

En conclusion : outre la prise sur l’environnement et sur le monde et le plaisir que cela engendre, le travail offre une certaine dose de souffrance. Le travail est ainsi ambivalent de par les sentiments qu’il engendre, plaisir et souffrance, simultanément. Mais on semble enclin à accepter plus facilement la souffrance du travail, que celle du non-travail. Force est de constater que la « valeur travail » est positive en France, alors même que le climat social (et donc leur satisfaction des conditions de travail) est médiocre (cf. à ce sujet les résultats de notre étude OVAT sur la vie au travail et l’article sur le blog). La valeur travail est perçue positivement par les salariés français, ce qui ne préjuge pas de leur désengagement ou de leur stress. Ce n’est donc pas en soi le travail qui est rejeté, mais la façon dont il est mis en scène par les entreprises. L’individu peut apprécier son travail pour le sens qu’il donne à sa vie et par le même temps détester les conditions par lesquelles il s’exerce.


                                                                                     Pierre-Eric SUTTER


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