| Dossier du mois : Suicide au travail : Après le travail en miettes, le travailleur en miettes ? |
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| Partie 1 : Le travail en miettes |
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En 1956, Georges Friedmann fait florès avec un ouvrage au titre évocateur : Le travail en miettes. Rappelons
en quelques mots son propos, lequel, avec un recul de plus de cinquante ans, paraît prophétique à bien des égards.
Dans Le Travail en miettes, le sociologue étudie les effets du progrès technique sur le travail. Il porte un
regard critique sur les effets du travail à la chaîne, qui se démarque des analyses optimistes d’Émile Durkheim
(De la division du travail social, 1893) ou de Frederick Taylor (L’Organisation scientifique du travail, 1912).
En s’appuyant sur de nombreuses enquêtes de terrain, il met en évidence les conséquences de l’organisation
scientifique du travail (OST) : sur la chaîne, les tâches sont éclatées, parcellaires et effectuées à une cadence
soutenue par des ouvriers spécialisés qui ont perdu leur savoir-faire. Pour Friedmann, le travail à la chaîne réduit
en miettes l’activité laborieuse et la vide de son sens. Ceci engendre fatigue, démotivation et ennui pour les
employés, ce qui accroît l’absentéisme et le turn-over. Certes, la productivité du travail a augmenté, mais à quel prix ? Les organisations ont tenté d’atténuer les effets secondaires de l’OST en recomposant les tâches ou en instituant des rotations sur les postes de travail. Force est de constater que ces tentatives n’ont pas permis de réconcilier les salariés avec leur travail parcellisé. La financiarisation de l’économie n’a depuis rien arrangé puisque, à ce travail vidé de son sens, se sont ajoutées, d’une part, une insécurité liée à la fin de l’emploi garanti et, d’autre part, une dégradation des conditions de travail. Le modèle néolibéral n’a fait qu’accentuer les conséquences néfastes de l’OST : après le travail en miettes, n’est-ce pas désormais le travailleur qui est en miettes ? Si on en juge par la récente médiatisation du phénomène de suicides ou du burn-out de salariés, on serait tenté de répondre par la positive à cette hypothèse. La réalité est toutefois plus contrastée, comme nous le verrons à l’issue de cet article. Pour remédier aux conséquences du travail à la chaîne, Georges Friedmann proposait comme échappatoire la promotion des loisirs afin que le travailleur puisse se réaliser en dehors du travail. Il est intéressant de noter comment il met en opposition travail et loisir. Implicitement, Georges Friedmann indique ainsi que la réalisation de soi ne peut s’effectuer dans et par le travail. Cette mise en opposition est une spécificité qui caractérise la société française : si l’on en juge par d’une part le nombre de jours de congé et de RTT des salariés depuis l’avènement des 35 heures et d’autre part le taux de productivité individuel qui est l’un des plus élevés au monde, la relation que les Français entretiennent avec le travail est bien ambivalente ! L’avènement de la société des loisirs, rêvée par Georges Friedmann, n’a pas résolu l’ennui des travailleurs : pire, désormais les Français ont, semble-t-il, « mal à leur travail ». Celui-ci ne semble pas encore être un facteur de réalisation de soi et les loisirs n’ont rien résolu. Malgré tout, le travail semble de plus en plus incontournable, car ne pas en avoir engendre la souffrance et le mal-être de « l’exclusion sociale » comme nous allons le voir maintenant. |
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