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Mesurer le bonheur au travail : oxymore utopiste ou contradictions réconciliables ?
OCTOBRE 2009

Partie 3 : Définir le bonheur au travail, une tâche délicate Si l’on se penche sur ses multiples définitions, force est de constater que tenter de décrire le bonheur est complexe, du fait qu’il est constitué de composantes multiples et indissociables qu’il serait trop long de décrire ici. Ce que l’on peut dire en synthèse, c’est que le bonheur recouvre deux dimensions : une dimension sensible (« se sentir bien ») et une dimension idéelle – c’est-à-dire intellectuelle, voire existentielle (« être bien »). Précisons ce que l’on entend par ces deux dimensions.

  • La dimension sensible caractérise la satisfaction sensorielle, psychologique et symbolique des besoins et désirs : assouvissement des besoins, plaisir des sens et sentiment qui accompagne cette satisfaction de soi. Cette dimension serait plus « quantitative » que la dimension idéelle, plus « qualitative ».
  • La dimension idéelle, caractérise quant à elle la synchronisation entre l’idée que l’on se forge des constituantes du bonheur et l‘état existentiel dans lequel on se trouve à tel instant de sa vie.

Dans le contexte du monde du travail, la distinction de ces deux dimensions est fondamentale, elle nous permet de comprendre le paradoxe apparent des résultats de notre Observatoire de la vie au travail : on peut être satisfait par les conditions de travail offertes par son employeur (dimension « sensible » ou perceptive) mais l’on ne trouve pas matière à s’épanouir dans son job (dimension « idéelle » ou intellectuelle). Inversement on peut être « heureux » dans son job tout en se sentant insatisfait par les conditions de travail mises en œuvre par son employeur. Pour mieux comprendre ces deux dimensions du bonheur, approfondissons maintenant la notion de satisfaction.

La satisfaction désigne dans l’usage courant le plaisir qui résulte de l’accomplissement de ce que l’on désire. Parce que la satisfaction est ce qui accompagne l’assouvissement d’un désir, on la distingue du simple contentement qui ne marque que l'achèvement d’un besoin. A ce titre, la satisfaction constitue un sentiment plus qu'une simple sensation d’apaisement ; elle s’oppose à l'état de frustration qui traduit la tension du désir ou du besoin et qui s’accompagne d’un état de déplaisir psychologique. La satisfaction est ainsi la dissipation du déplaisir, de la peine psychologique. L’attente du plaisir crée un désir, rendant l’individu plus ou moins demandeur. Tant que le plaisir souhaité ne sera pas obtenu, l’individu vivra donc une insatisfaction. Il y a satisfaction lorsque en plus du plaisir, le plaisir escompté est, au final, obtenu. La satisfaction est ainsi la résultante d’un désir accompli. On voit bien que la satisfaction, dès lors qu’elle a été assouvie, appelle un « recommencement », bref qu’elle peut être sans fin. L’étymologie du mot (satis = assez) évoque d’ailleurs l’aspect quantitatif de cette notion. Toutefois, même si elle est de l’ordre du sensible, la satisfaction est plus « noble » car mieux valorisée que le plaisir et le besoin, respectivement sensation psychologique et pulsion physiologique.

Dans le monde du travail, la satisfaction, bien que quantitative, peut être immatérielle (par exemple la reconnaissance symbolique du chef - par un merci, un bravo ou des encouragements - après chaque effort consenti par le salarié, pas une fois pour toute…) ou matérielle (par exemple une prime qui vient récompenser le salarié pour tel effort particulier, non pas pour tous les efforts consentis…). On voit bien, au travers de cet exemple qu’une satisfaction a besoin d’évoluer dans le temps, sinon elle « s’émousse » avec le comportement associé : pas de reconnaissance régulièrement exprimée (du manager) émousse l’effort consenti à venir (du collaborateur). Passons maintenant à la notion de besoin, très utilisée par les économistes, qui l’intègrent dans leur vision de l’homo oeconomicus, agent économique consommateur, au travers du concept de « demande » (expression d’un ou plusieurs besoins du consommateur) qui justifient son concept complémentaire d’ « offre » (produit ou service susceptible de réduire, par l’acte d’achat du consommateur, sa tension liée au besoin).

Bien que plus noble et parfois ardemment recherchée, la satisfaction n’est pas pour l’être humain aussi nécessaire que le besoin, que l’on pourrait qualifier de plus « animal ». De fait, la satisfaction se distingue du besoin qui apparaît comme plus vital, particulièrement pour les besoins primaires. Le besoin exprime en effet l’idée de nécessité, d’exigence ; il désigne une situation pressante, une chose dont on ne peut se passer. Le besoin correspond à une sensation de manque, d'inconfort ou de privation. Il est accompagné par l'envie de faire disparaître cette sensation par un comportement adapté menant à un mieux-être. Les besoins se situent à la conjonction de l'individu (qui subit la sensation de manque) et l'environnement (qui peut soulager cette sensation). Il est souvent fait un classement des besoins humains en trois grandes catégories :

  • Les besoins primaires, également appelés besoins élémentaires ou physiologiques, sont les besoins indispensables à l'Homme et à sa survie : se nourrir, respirer, se reproduire, ...
  • Les besoins secondaires, également appelés besoins matériels, sont des besoins dont la satisfaction n'est pas vitale. Parmi eux on trouve le besoin de se loger, de se vêtir, de s’amuser, de rencontrer du monde...
  • Les besoins fondamentaux correspondent aux besoins d'exister ou de se poser des questions existentielles.

Quid du bien-être ? La notion de bien-être est sans doute celle qui actuellement est le plus souvent utilisée dans le monde du travail comme synonyme de bonheur. Mais elle touche plutôt à la notion de satisfaction et à une certaine forme d’accomplissement, contextualisée à une société donnée. Le fait qu’il s’oppose à « mal-être » renvoie à la notion de stress et en fait une sorte d’antonyme de cette dernière notion. Ce terme désigne initialement la sensation agréable née de la satisfaction des besoins physiques puis à partir du 18° siècle de la situation matérielle qui permet de satisfaire les besoins de l’existence (bien vivre, bien exister). Par opposition, le terme de « mal-être » a eu au 16° siècle le sens « d’état d’une personne qui ne se sent pas bien », terme remplacé au 18° siècle par « malaise ». « Mal-être » a réapparu vers 1970 pour désigner l’état d’une personne qui se trouve mal dans la société. Le bien-être est donc un concept qui touche à la santé, au plaisir, à l'harmonie avec soi, les autres et son environnement, mais pas au bonheur dans sa dimension existentielle.


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