| Dossier du mois : Prévention du stress au travail : des entreprises responsables mais pas coupables ? |
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| Partie
3 : Stress au travail : comment en est-on arrive là ? |
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Le travail est à ce point central dans notre société que lorsque l’individu le perd, il en recherche un, parfois désespérément, malgré les souffrances qu’il a pu lui infliger. L’individu orphelin de son travail subit une telle remise en cause de son identité qu’il se sent exclu socialement, nombre de psychologues (comme Yves Clot) ou de sociologues (comme Michel Lallement) l’ont montré. Perdre son emploi, c’est comme perdre sa place dans la société. Pourtant, le travail n’a pas toujours été aussi central dans notre société, bien au contraire, il a même était fustigé et considéré comme dégradant. A l’époque des Cités grecques, le travail est réservé aux esclaves, les élites estimant qu’il empêche à l’esprit de s’élever et à l’individu de se consacrer à la vie politique. Aristote estime que la nécessité vitale (celle des besoins primaires : se nourrir, se vêtir, etc.) à laquelle répond le travail n’est pas digne de notre humanité : nous vaudrions mieux que lui. De fait, le travail est réservé à l’esclave, cette « machine animée, dépourvue de la faculté de délibérer ». Cette approche aristocratique du travail a fortement prévalu dans les sociétés occidentales jusqu’au 18e siècle. C’est seulement à partir du 18e siècle, durant le siècle des Lumières, que le travail change de statut en occident : il n’est plus seulement le moyen de subvenir à ses nécessités vitales, il offre également un but, la possibilité de « devenir soi-même ». Toutefois au début du 19e siècle, dans le contexte de première révolution industrielle, certains mettent en exergue l’ambivalence du travail. Hegel est l’un des premiers à montrer l’intérêt d’un approche qui dépasse une approche binaire, réduite à une argumentation simpliste et réductrice du type « pour ou contre le travail ». En recourant à la « dialectique du Maître et de l’Esclave », il articule les approches tant négatives que positives pour contribuer à faire avancer la compréhension du travail. Selon Hegel, l’esclave qui travaille pendant que le maître consomme devient plus puissant et plus humain que son maître. Le travail a ainsi une nature dialectique, parce qu’il unit du négatif et du positif : certes, le travail fait souffrir car il est fatigant, rebutant, il n’est qu’un moyen de survie, mais il nous élève au-dessus de notre animalité. Si nous travaillons par obligation ou pour l’argent, nous pouvons, en même temps, nous réaliser et être heureux. C’est grâce au travail que l’être humain prend conscience de ses forces et de ses limites. Dans La Phénoménologie de l’esprit Hegel écrit : « Le travail forme », au sens où l’homme transforme la nature et son environnement à son image. Il peut ainsi se reconnaître dans son œuvre et atteindre une forme élevée de conscience de soi, littéralement moins terre-à-terre. Le 20° siècle consacre en occident la mécanisation et la division du travail ainsi que le modèle capitaliste. Le projet de civilisation des Lumières trébuche sur un certain nombre d’avatars du capitalisme à l’orée du 21° siècle : compétition entre les entreprises, entre les classes, entre les individus, entre les peuples… De paternaliste, le capitalisme est devenu néo-libéral. Il débouche vers la compétition planétaire qui oublie sa propre finalité d’origine – la liberté, le bonheur, le progrès. Nous sommes bien loin du projet de civilisation des Lumières. Le moteur de la société occidentale n’est plus alimenté que par la logique mécaniste de la machine capitaliste néo-libérale qui tourne sans fin et sans finalité autre que de tourner pour toujours plus de compétition. Toujours plus, toujours plus vite Et ce quel qu’en soit le prix humain, car il faut « servir » 15% de rentes aux actionnaires, aux moindres coûts, quitte à licencier en masse pour retrouver la profitabilité. Comme l’a montré l’économiste P. Askenazy, les 35 heures ont accéléré en France le processus de souffrance au travail. Pour compenser les lois Aubry, les entreprises ont depuis 1998 réorganisé le travail et fait peser l’excédent de charges sur les salariés pour faire rentrer 39 heures dans 35. Ce qui a eu pour effet de faire exploser les indicateurs de TMS (troubles musculo-squelettiques) et autres maladies professionnelles. Comme il y a une absence notoire de dialogue social en France (l’économiste T. Philippon rappelle que la France se situe à la 57° place en la matière sur 60 pays de l’OCDE), le passage s’est fait en force, au détriment des muscles et des neurones des salariés : la preuve (et il ne faut pas en être fier), nous sommes le 2° pays au monde en terme de productivité ramené à l’individu mais également le 1° en consommation de psychotropes (per capita)... |
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