Dossiers
 
Etudes
 
Evenements
              
Retour à l'accueil

Dossier du mois : Prévention du stress au travail : des entreprises responsables mais pas coupables ?
                                                                   
Partie 2 : Stress au travail : un état des lieux objectif est-il possible ?
L’ouvrage « Souffrance en France » du psychanalyste Christophe Dejours, paru en 1998, marque le début d’une autre prise de conscience, double, plus de 10 ans avant celle des dirigeants :
  • Celle du grand public qui découvre que le travail fait mal voire très mal à certains, en particulier pour ceux qui souffrent non seulement de TMS mais aussi de dépression ;
  • celle des pouvoirs publics, qui s’aperçoivent que le travail coûte cher, très cher à la nation.
La détérioration des conditions de travail émeuvent les pouvoirs publics parce que ses conséquences funestes creusent le trou de la Sécu. Les répercussions des dysfonctionnements liés au travail (arrêt maladie, accidents du travail, …) coûteraient effectivement très cher à la France sans pour autant que les « pollueurs » ne réparent leurs « externalités négatives ». On sait depuis le rapport Nasse-Légeron, sorti en mars 2008, que rien que pour le stress, le coût pour la collectivité est estimé à une fourchette de 1,5 et 4% de point de PIB ! Sachant que le point de PIB en France revient à 19 milliards d’euros, on peut comprendre que les pouvoirs publics aient fait du stress une cause nationale en légiférant dans ce domaine durant cette dernière décennie. Avant d’aborder les aspects réglementaires, penchons-nous sur l’état des lieux, fort imprécis, qui demeure à lui seul un sujet à controverse.

Les statistiques sur les conséquences du stress ne sont pas bien précises car le phénomène « homme au travail » est éminemment complexe et difficilement mesurable. Le stress au travail est à lui seul un cas d’école : c’est un phénomène « bio-psycho-social », du fait qu’il est suscité par 3 familles de causes.
  • Causes physiologiques, soit la sensibilité biologique de chaque individu en état de stress.
  • Causes psychologiques : c’est le fameux « coping », soit la capacité estimée par l’individu lui-même à faire face (en anglais « to cope with ») à la situation stressante.
  • Causes sociologiques ou plus précisément socio-organisationnelles : il s’agit ici d’étudier en quoi l’environnement joue un rôle dans l’état de stress des individus ; pour ce qui concerne les salariés, il s’agit de voir en quoi les conditions de travail sont réellement la cause de leur stress professionnel, au regard des autres environnements (familial, urbain…).
Quand on cherche à faire un état des lieux (et donc un diagnostic) un tant soit peu objectif du stress au travail, il faut veiller à ne pas dissocier ces 3 grandes familles de causes, fortes différentes de par leur nature sinon les résultats obtenus et donc la vision du stress au travail ne peuvent qu’être parcellaires, voire réducteurs. Cette précaution n’est pas que de forme. Car les statistiques sont éparses, du fait qu’elles sont le plus souvent focalisées sur l’une de ces 3 familles. Force est de constater que selon les parties prenantes en présence et idéologies en vogue, on a tendance (ou intérêt) à chercher un responsable (ou un coupable) en se focalisant soit sur l’homme soit sur le travail. Résumons la dialectique en présence qui vient perturber l’objectivité de l’état des lieux. Pour les uns, l’homme serait à mettre en cause : il serait trop « faible », pas assez motivé (voire sujet à la « flânerie » comme le disait Taylor, l’un des pères fondateurs de la division du travail…) pour travailler plus (et donc gagner plus). Pour les autres, ce serait l’organisation du travail (voire le travail) qu’il faudrait remettre en cause : le travail serait intrinsèquement mauvais, il faudrait le « réduire » (cf. les 35 heures) pour en diminuer l’impact sur les (camarades) travailleurs. Cette dialectique, certes trivialement résumée, n’en est pas moins réelle. Trop souvent les médias tombent dans ce piège d’une vision binaire du travail, résumant la problématique de l’homme au travail en un schéma réducteur : soit l’homme n’est pas fait pour le travail, soit c’est l’inverse, selon les modes et conjonctures. Or la réalité est bien toute autre.

Au delà des effets médiatiques qui se focalisent autour des suicides au travail, force est de constater qu’il est difficile de faire un état des lieux objectif, comme indiqué dans le rapport Nasse-Legeron : absence d’indicateurs nationaux, approches idéologiques contestables, mesures éparses ou parcellaires. D’où l’effort des institutions pour pousser la roue dans le domaine statistique et le domaine juridique :
  • Réflexion sur les indicateurs nationaux de divers comités, de concert avec l’INSEE ;
  • professionnalisation des instances para-publiques ou paritaires (comme l’ANACT) mais aussi des opérateurs privés (par exemple à l’aide du « label IPRP » : intervenant en prévention des risques professionnels),
  • incitations financières (par exemple pour aider les PME : le FACT = fond d’aide d’amélioration des conditions de travail),
  • incitations juridiques : en 2002, loi sur l’obligation de prévention des risques en entreprises, entrée en force du volet « prévention des risques mentaux » avec obligation de porter sur le document unique les efforts de lutte de l’employeur contre les risques psychosociaux ; en juillet 2008 : ANI étendant le droit européen au droit français en matière de prévention du stress au travail.
Force est de constater que lorsque l’on se plonge de la complexité du phénomène « homme au travail » en tentant de le mesurer le plus objectivement possible, les résultats semblent paradoxaux. Comme l’ont montré de nombreuses études et notre Observatoire de la Vie au Travail (OVAT dont la synthèse des résultats est téléchargeable sur ce blog), 8 français sur 10 se disent très impliqués au travail (le travail étant perçu positivement à 61%), tandis que 1 sur 2 se disent désengagés par l’organisation du travail. Les français aiment le travail mais pas la façon dont il est organisé. Voici renvoyés dos-à-dos les « pro » et « anti-travail » par les salariés eux-mêmes : la réalité de la vie au travail n’est ni toute noire ni toute blanche (ni grise d’ailleurs) : elle est les deux à la fois ; à charge pour toutes les parties prenantes de la rendre rose... Le problème est donc réellement ailleurs : il ne s’agit pas de rêver d’une hypothétique société des loisirs où travail n’existerait plus ou à l’inverse d’une société dans laquelle le « travail rendrait libre » (évocation pas du tout fortuite de l’inscription sur le fronton du camp de concentration d’Auschwitz) en privant les individus de tout loisir, même de celui de leur liberté de pensée. Le travail est devenu tellement central dans notre société qu’on ne peut le traiter comme un objet qu’on achète dans un supermarché dont on se débarrasse dans la poubelle, fut-elle celle de l’histoire : le phénomène « homme au travail » est un tout aux parties indissociables qu’il serait absurde de découper, au risque de les mutiler.

                                                                                             



Pour réagir à ce dossier, cliquez ici en précisant : Dossier - Prévention du stress - P 2