Avec le suicide de 25 de ses salariés, la société anonyme France Télécom a initié un mouvement inédit en France, bien malgré elle. France Télécom est en effet le porte-drapeau d’un mouvement de début de prise de conscience dans l’esprit des dirigeants d’entreprises du même type (celles du CAC 40 et du 120 SBF). Cette prise de conscience concerne la souffrance de leurs salariés, souffrance qui pourrait être causée par la façon dont leur entreprise organisent leur travail et les managent.
Ce début de prise de conscience révèle la levée d’un tabou : le stress au travail n’est plus dénié par les dirigeants, car il n’existe pas que chez les autres. Pire, ses manifestations extrêmes – comme le suicide ou le burnout – peuvent se produire dans les murs mêmes de l’entreprise qu’ils dirigent. Certes, si ce n’est qu’un début de prise de conscience (il suffit de reconsidérer les nombreuses maladresses de Didier Lombard s’exprimant sur le sujet – mais qui à sa place aurait été plus habile face à un phénomène qui n’existait pas il y a encore quelques mois dans son schéma mental ?), c’est déjà un début. Ce début de prise de conscience, à défaut de placer les dirigeants face à leurs responsabilités (sociales et sociétales), les place au moins face à leurs obligations d’employeur (avec des conséquences civiles et pénales à la clé). A défaut d’être responsables, force est de constater que les dirigeants peuvent être jugés coupables, tout du moins condamnés de ne pas s’être souciés de la santé mentale de leurs salariés. Nul n’est sensé ignoré la loi, même si à ce jour les condamnations restent ridiculement symbolique au regard d’une vie, celle de salariés qui l’ont définitivement perdue à la gagner.
Au delà de celle des dirigeants, France Télécom rend un grand service à bon nombre de parties prenantes de la vie en entreprise :
- L’état d’abord – qui ne l’oublions pas est encore actionnaire à plus de 20% de ladite société – en lui permettant de faire la promotion de nombreuses lois et réglementations, jusqu’à ce jour parfaitement inappliquées. Même si le chantage à la « blacklist » de Xavier Darcos est plus que limite, le fait qu’aucune branche n’est à ce jour appliqué l’ANI (accord national interprofessionnel) de juillet 2008 sur le stress au travail est tout autant intolérable. Quant au nombre d’entreprises ayant initialisé une politique de prévention du stress au travail, il se compte sur les doigts de la main.
- Les syndicats et représentants du personnel : muets sur le sujet et relativement absents du paysage des risques mentaux, les centrales syndicales peuvent retrouver là un vrai terrain d’action, non seulement noble mais vital pour les salariés qu’ils sont sensés représenter. C’est l’occasion pour eux de « relégitimiser » leur fonction de « partenaire social » et, osons le mot, de véritable « partenaire sociétal », au-delà des combats idéologiques d’arrière-garde ou des revendications surannées par trop matérialistes qui ne mobilisent plus personne qu’eux-mêmes. Qui plus est, ils ont tout un arsenal de leviers sur le terrain car des instances paritaires (comme l’ANACT) ou de représentation du personnel (comme le CHSCT et le CE) disposent de réels moyens d’action sur le sujet. Encore faut-ils qu’ils en aient l’autorité de compétence : force est de constater que jusqu’à présent, seule la CFE-CGC a osé occuper ce terrain avec un certain brio, tant au niveau de la centrale (citons le Dr Salengro et son travail de prosélyte acharné) que de certains délégués qui justement comme chez France Télécom prêchent dans le désert du stress depuis 2004 ou se sont battus contre vents et marées pour mettre en œuvre leur observatoire du stress (n’oublions pas que la Direction de France Télécom a coupé l’accès intranet à cet observatoire depuis son lancement en 2007 sous le prétexte fallacieux de sécurisation du réseau informatique interne…).
- Les managers de proximité : pris entre le marteau et l’enclume, leur situation n’était pas aisée. Au dessus, la « France d’en haut » des dirigeants dans le déni. En dessous, la « France d’en bas » des salariés dans la souffrance. Désormais, même si cela va prendre du temps, ils vont pouvoir être un peu plus entendu en cas d’alerte, encore faut-il qu’ils soient en capacité de reconnaître les signaux d’alerte. Espérons que leur seront donnés les moyens de non seulement monter en compétences (ils ne sont ni psys ni médecins du travail et ils ne faudrait pas qu’ils s‘improvisent comme tels) mais aussi d’agir en conséquence.
- Last but not least, les salariés : en permettant à la souffrance de s’exprimer par le seul fait de reconnaître son existence, les salariés vont pouvoir panser leurs plaies et mieux, penser leurs plaies. Penser la souffrance c’est apprendre à la maîtriser pour éviter les écueils de dépendance (ou de contre-dépendance) au travail, c’est retrouver le chemin d’un épanouissement professionnel qui ne sacrifie pas tous les champs de la vie extra-professionnelle.
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