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du mois : L’homo sociologicus au chevet de l’homo oeconomicus : quand la création de valeur économique dépend du partage des valeurs sociales
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4 : Dépasser la crise grâce aux paradigmes de l’homo sociologicus |
La remise en cause des mythes fondateurs tels qu’ils ont été formulés au XIXème siècle conduit évidemment à se poser la question de ce que seront les paradigmes dominants dans la France de l’après-crise. A quoi est-il désormais possible de croire si ce n’est plus aux bienfaits du libre marché, de la construction d’une société socialiste et du progrès économique et social en continu ? Cela revient à se demander sur quels référentiels se fondera désormais le comportement des Français. Se fondant sur les signaux faibles de ces dernières années, on proposera ici trois axes. Le premier porte sur l’importance accordée à l’équilibre à trouver entre les activités humaines et le monde naturel. On aura reconnu la problématique écologique, telle qu’elle s’exprime de plus en plus fortement face aux dégâts infligés à notre environnement et au risque d’épuisement des ressources naturelles. Il ne s’agit plus d’exploiter la nature, comme ceci allait de soi, mais de la ménager. Cette problématique se situe au-delà du paradigme économique tel qu’il s’est imposé depuis deux siècles. Il s’agit donc d’une rupture. Cette rupture, si elle se confirme se manifestera progressivement dans l’action des pouvoirs publics d’une part, dans le comportement des consommateurs d’autre part. Mais elle se heurtera au poids des habitudes et à celui de certains lobbies industriels. Il ne sera pas facile de faire admettre que l’automobile à carburant appartient déjà au passé et qu’il convient d’évoluer désormais vers d’autres modes de transport plus économiques en énergies fossiles et moins générateurs de CO2. Le respect des personnes représente un deuxième axe fort : respect des différentes formes de diversité, respect des minorités, respect de la diversité des convictions. Il s’agit là d’une extension du principe de l’égalité entre les citoyens et de la Déclaration des droits de l’Homme, tels qu’ils ont été proclamés à la fin du XVIIIème siècle en même temps que d’une victoire du relativisme sur les certitudes univoques issues notamment de convictions religieuses ou d’idéologies politiques. Là encore, ce principe du respect de la personne, quelle qu’elle soit, ne s’imposera pas dans la facilité, ceci dans la mesure où il heurte différentes formes d’intégrisme dont la caractéristique commune est d’établir entre les hommes une hiérarchie fondée sur l’origine ou la religion. Il sous-tend néanmoins nombre de démarches militantes et tend progressivement à s’imposer comme allant de soi. L’autonomie de la personne et la réversibilité de ses engagements, enfin, constitue un troisième axe le long duquel il est possible l’évolution des valeurs et des comportements. L’homme d’aujourd’hui entend être maître de ses choix ; il refuse que quiconque les lui impose. C’est librement qu’il choisira son métier, son style de vie, son look, son conjoint ou son régime de retraite. Et il entend que ce choix soit réversible, modifié en fonction des circonstances de son existence. Les régimes rigides et contraignants, par exemple en matière de protection sociale, font donc l’objet de réactions de rejet. Le citoyen entend faire usage comme il l’entend de sa citoyenneté, quitte à céder sans trop de réflexion à ses impulsions du moment. Cela ne signifie nullement qu’il ait renoncé à toute forme de sécurité ; simplement, cette sécurité doit être désormais lui être proposée et pouvoir s’exercer « à la carte » ou « sur mesure ». Ce sont là trois tendances qui tendent insensiblement à subvertir la société française ; évidentes aux yeux des uns, elles ne le sont pas pour d’autres. La crise, en remettant en cause ce qui semblait acquis, pourrait en accélérer la diffusion. Comportements, modalités d’expression des choix individuels, acteurs politiques et sociaux, régimes d’assurance et de prévoyance s’en trouveront progressivement transformés. Il en est de même aujourd’hui pour le monde des entreprises dans lequel se repose la question de la rationalité la plus appropriée pour fonder leur action et même leur finalité : désormais pour mobiliser les hommes vers l’atteinte des objectifs de l’entreprise, il est devenu vain de construire les discours et les actes sur la rationalité et les valeurs inhérentes au modèle de l’homo oeconomicus, dont la crise actuelle montre les limites, avec l’acuité que l’on sait. Rappelons que les économistes du courant néoclassique avaient défini le comportement rationnel à l’aune du concept de maximisation : parmi toutes les possibilités qui se présentent à lui, l’homo œconomicus choisit celle qui lui paraît la plus profitable, parce qu’elle maximise ses gains et minimise ses coûts. Certes, lorsque le monde présentait une situation stable faite de certitudes dont celle du progrès continu, ce modèle a pu fonctionner, mais on l’a vu précédemment, avec nombre de dysfonctionnements collatéraux, particulièrement vis-à-vis de la planète. Toutefois, il n’a pas fallu attendre cette crise et même les précédentes pour découvrir les limites de la théorie de la maximisation. Bien avant que la crise viennent les confirmer dans leur théorie, les tenants de l’école de pensée dite de la « rationalité limitée » avaient dénoncés, dès les années 1950, l’étroitesse de vue du modèle néoclassique : en situation d’incertitude, aucun critère de rationalité ne peut s’imposer par rapport aux autres, comme le monde d’aujourd’hui nous le rappelle avec force et vigueur. Et encore plus tôt, à l’aube du XXème siècle, Max Weber et les sociologues avaient élargi la vision de la rationalité en envisageant l’action adaptée à des valeurs et non à des fins, à l’aide du concept de « Wertrationell » (rationnel par rapport aux valeurs). Ainsi, l’action de Mère Térésa ou de l’Abbé Pierre est Wertrationell et non soumise à une quelconque maximisation de richesses. Car il est des gains qui valent plus que de l’argent, y compris dans le monde des entreprises : la création d’un lien social chaleureux entre salariés, l’acte désintéressé vers autrui ou vers l’organisation, comme par exemple la résolution spontanée d’un aléa de production qui ne sera ni visible ni reconnu par personne mais qui renforce l’identité professionnelle et les valeurs de son acteur. Quand la rationalité d’action dépend des caractéristiques sociales de l’acteur ou des valeurs auxquelles il croit, le modèle de l’homo sociologicus devient alors parfaitement pertinent pour l’entreprise. Car sans valeurs, il ne peut y avoir de sens donné à l’action et donc d’engagement des salariés dans l’action. Il est urgent que dirigeants et managers l’intègrent dans leur gouvernance s’ils tiennent à l’engagement de leurs salariés. C’est moins par le soutien financier de leurs banques (quand elles existent encore…) que par la richesse des interactions entre salariés que les entreprises pourront se sortir de la crise : trouver des solutions pour d’abord assurer leur survie, innover pour ensuite créer de la valeur. Sans un minimum de congruence entre les valeurs prônées par l’entreprise et celles des salariés, il est toutefois à craindre que ces interactions soient fortement compromises. Les entreprises qui auront fait l’impasse sur la prise en compte des valeurs de leurs salariés, ou pire celles qui les bafouent, ont du mouron à se faire. Car la mise en œuvre de valeurs partagées - donc mobilisatrices - est un long processus qui ne peut s’improviser en quelques mois par l’entremise de consultants-experts, aussi brillants soient-ils. Comme quoi, sans mauvais jeu de mots, il ne peut y avoir de création de « valeur » sans « valeurs » partagées : dorénavant, ce sera plus souvent le partage qui créera la richesse que l’inverse. La création de valeur économique des entreprises n’aura jamais été autant dépendante de la création de valeur sociale de leurs salariés qu’en ces moments de crise. Pierre-Eric SUTTER et Hubert LANDIER |
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