| Dossier du mois : L’homo sociologicus au chevet de l’homo oeconomicus : quand la création de valeur économique dépend du partage des valeurs sociales
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2 : Les mythes fondateurs de la société française bousculés |
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La société française, plus peut-être que d’autres sociétés du monde occidental, est fondée sur trois mythes fondateurs auxquels nous ne prêtions pas attention tellement ils nous paraissaient aller de soi. Ces mythes organisent notre vision du monde et il est donc possible de les qualifier de paradigmes. Le premier est le paradigme chrématistique. Chacun cherche à s’enrichir, à la mesure de ses moyens, et la vie entière de la Cité en vient à être subordonné de ce dessein. L’action politique est mis au service de la prospérité économique ; le jugement porté sur les gouvernements est fonction de la façon dont ils parviennent plus ou moins bien à assurer la progression du pouvoir d’achat et à réduire le chômage. Dans le cadre de ce dessein général, chacun cherche à tirer au mieux son épingle du jeu. Ce jeu, d’ailleurs, fait l’objet de règles tour à tour plus ou moins strictes ou plus ou moins relâchées en vue d’assurer une distribution équitable des richesses. Le débat politique se cantonne ainsi à une question économique : faut-il plus de « liberté d’entreprendre », ou plus de redistribution sous l’égide de l’Etat ? Le second paradigme pourrait être défini comme étant celui de la guerre froide. D’un côté les riches, les nantis, de l’autre, les prolétaires, les moins favorisés. On aura évidemment reconnu le schéma de la lutte des classes. Celle-ci, avec l’affrontement entre l’URSS et les Etats-Unis, aura pris une dimension planétaire. En France, reproduisant ce face à face, la vie politique et sociale est dominée par un esprit de confrontation. D’un côté, les schémas d’inspiration marxistes servent de moteur à l’action. De l’autre, on considère qu’il s’agit là d’un danger pour les libertés. L’image du patron exploiteur fait face à celle de la pieuvre communiste. De part et d’autre on s’organise. Droite contre gauche. Patronat contre syndicats. Entre chacun de ces deux camps, il y a peu de place pour le dialogue, la recherche du compromis, encore moins pour la construction en commun des solutions à promouvoir. Tout juste y a-t-il place pour des armistices à la manière de Yalta. Cette méfiance réciproque, qui engendre des relations sociales médiocres dans nos entreprises françaises (elles nous placent à la 57° place sur 60 dans les pays dits développés…), nous coûte cher : 1,5 point de PIB à l’économie nationale, bien précieux en ces temps de crise, comme le constate l’économiste Thomas Philippon[1]... Le troisième paradigme est celui d’un progrès qui serait continu. La croissance économique, mesurée selon les outils de comptabilité nationale élaborés au lendemain de la deuxième guerre mondiale, irait de soi. Il en résulte que la progression du pouvoir d’achat serait normale. Chacun espère gagner un peu plus demain, que ses enfants vivront encore mieux après-demain. Les négociations salariales ne peuvent que se conclure par une hausse des salaires : « au pire, c’est quand même mieux ». L’équipement des ménages s’améliore, les dépenses de loisirs s’accroissent. L’accès à toutes sortes de biens ou de services jadis inaccessibles au plus grand nombre est jugé normal au point que c’est le fait d’en être privé qui semble insupportable. Parallèlement, le temps réservé au travail diminue. Et tout se passe comme si cette augmentation du niveau de vie ne devait jamais s’arrêter. La dette publique que nous faisons enfler depuis près de trois décennies et que nous léguons sans vergogne aux générations futures illustre la dérive dans laquelle l’illusion[2] du « toujours plus, toujours plus loin » du mythe de l’homo oeconomicus nous a entraîné, même dans le champ de la sphère publique. [1]Thomas Philippon, le capitalisme d’héritiers, La crise française du travail, Seuil, Paris, 2007. [2] Nous déconstruisons le mécanisme de cette illusion dans notre ouvrage « Gestion des compétences, la grande illusion », accessible depuis ce blog. |
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