Dossier du mois : L’homo sociologicus au chevet de l’homo oeconomicus : quand la création de valeur économique dépend du partage des valeurs sociales
                                                                   
Partie 1 : Fin simultanée de trois cycles historiques, fin du modèle de l’homo oeconomicus ?
La crise, de portée financière, économique, écologique et mondiale, est loin de constituer un simple accident de parcours, ensuite duquel il serait possible de revenir au statu quo ante. Nous assistons à l’écroulement de trois certitudes qui révèlent les limites du modèle sociétal engendré par le système capitalisme libéral taylorien : l’occident domine le monde, les Etats Unis sont en mesure d’imposer leur volonté sur l’ensemble de la planète, et enfin, la croissance économique, telle qu’elle conditionnait le progrès social tel que celui-ci était compris, va de soi. De là une triple rupture.

Première rupture : pendant cinq cents ans, l’Occident a dominé le monde par la force que lui assurait sa technologie. Se fondant sur la conviction de représenter la Civilisation par excellence face à l’obscurantisme des « cultures traditionnelles », il a conquis, colonisé, évangélisé, imposé ses croyances, telles qu’elles résultaient de son histoire, comme une sorte de norme universelle. Or, cette avance technologique, qui lui assurait sa capacité à s’imposer partout dans le monde, est en train de se résorber ; la technologie occidentale a d’abord été « rattrapée » par le Japon, puis par les « quatre dragons » (Hong Kong, Singapour, Taïwan et la Corée), et elle l’est, enfin, par la Chine populaire ; ainsi, la dernière fois qu’un homme est sorti dans l’espace, il s’agissait d’un Chinois, à bord d’un vaisseau spatial chinois lancé par une fusée chinoise, à partir du territoire chinois. L’Europe, elle, n’en a pas les moyens ; son programme spatial, le programme Hermès, a été abandonné au début des années quatre vingt dix ; quant aux Etats Unis, ils en sont à louer à la Russie ses vieux lanceurs Soyouz dans l’attente d’une prochaine génération de lanceurs, compte tenu de l’obsolescence de ses navettes spatiales.

Seconde rupture : pendant presque un siècle, ou plus exactement depuis leur entrée en guerre en 1917, les Etats Unis d’Amérique ont imposé, ou cherché à imposer, leur imperium à l’échelle planétaire et ont semblé y réussir avec l’effondrement de l’URSS et du « bloc de l’est » ; leur mode de vie et leur idéologie s’imposaient comme allant de soi, que ce soit directement, par le canal de leurs grandes entreprises et de leurs normes de management, ou indirectement, par celui d’institutions internationales telles que le FMI ou l’OTAN, que dominaient les Américains ; cette pax americana, pourtant, aura été de très brève durée ; la domination exercée par les Etats Unis, matériellement et intellectuellement, aura été fortement secouée avec la première crise financière, il y a dix ans, qui a en grande partie ruiné le crédit de l’Ecole de Chicago, chantre des principes les plus libéraux du modèle de l’homo oeconomicus ; elle l’a été ensuite avec leur incapacité à s’imposer militairement et diplomatiquement, que ce soit en Irak, en Afghanistan ou, plus récemment, en Georgie ; et enfin, la conséquence durable de la toute récente crise financière aura été de ruiner un peu plus encore leur crédit. Même s’il doit s’abstenir de l’affirmer publiquement, le ministre des finances de n’importe quel pays émergent sait aujourd’hui qu’il ne faut surtout pas faire confiance aux solutions proposées par les Etats Unis.

Troisième rupture : La croissance économique, enfin, semblait aller de soi depuis les années cinquante. Avec elle, l’augmentation régulière du pouvoir d’achat, constituait la mesure du progrès social. Les pays développés s’opposaient aux pays économiquement en retard et ce développement semblait ne pas avoir de fin. Le rythme de la croissance s’est toutefois progressivement ralentie en Europe, le chômage s’est imposé comme une réalité durable, la progression, voire le seul maintien du pouvoir d’achat a cessé d’aller de soi. La récession actuelle intervient ainsi au terme d’un lent processus de remise en cause de l’optimisme des « Trente Glorieuses ». C’est pourquoi il ne doit pas être considérée comme un simple « trou d’air » ou un accident de parcours.

Il est désormais quasi certain que l’on ne reviendra jamais au statu quo ante. Nous assistons à un véritable changement de paradigmes qui redistribue les cartes des zones d’influence socio-économiques, ce qui nous conduit irrémédiablement vers un monde différent de celui que nous avons connu depuis cinq cents, cent ou même cinquante ans. Le mythe de l’homo oeconomicus du « toujours plus, toujours plus vite », semble-t-il, a vécu, ce qui n’est pas sans impact sur les mythes fondateurs de la société française.






Pour réagir à ce dossier, cliquez ici en précisant : Dossier - L’homo sociologicus au chevet de l’homo oeconomicus - P 1