Dossier du mois : Management des hommes par les chiffres : limites et dangers
                                                                   
Partie 4 : Derrière les chiffres, la réalité : la nécessité d’un hygiène comptable

On ne saurait bousculer d’un trait de plume des pratiques aussi bien ancrées. Au moins est-il permis de ne pas en être dupe et d’inviter à un minimum d’hygiène mentale. Brecht, quelque part dans son œuvre, évoque un débat mettant aux prises les moines taoïstes d’un monastère sur les bords du Yang Tse : y a-t-il ou non une réalité en dehors de l’expression mentale que nous en avons ? On retrouve l’affaire du papillon de Li Po : est-ce Li Po qui rêve qu’il est un papillon ou le papillon lui-même qui rêve qu’il est Li Po ? Vieux dilemme taoïste qui eut son équivalent en Europe à l’époque de la querelle des universaux. Quoi qu’il en soit, Brecht nous propose sa réponse : le débat entre les moines tourna court par suite d’une crue du Yang Tse lors de laquelle ils périrent tous noyés.

La question se pose semblablement dans le cadre de l’entreprise : y a-t-il une réalité en dehors de l’expression comptable que nous en avons ? La réponse est : oui, et à l’oublier, on risque tout simplement la noyade. Il importe d’avoir présent à l’esprit le fait que les normes comptables et les pratiques de gestion constituent une construction de l’esprit. Cette construction peut nous aider à appréhender le réel plus efficacement ; mais elle peut également nous en masquer les aspects les plus déterminants. Loin de conduire à un surcroît d’efficacité, elle peut alors nous enfermer dans la routine et nous conduire à négliger les opportunités qu’offre le cours des choses ou à éviter les dangers tels qu’ils se présentent.

Il est périlleux de prétendre conduire une voiture à toute vitesse les yeux rivés sur son tableau de bord. C’est pourtant le comportement qu’imposent certaines entreprises, notamment américaines, et que reprennent à leur compte certains managers. L’ennui, c’est que les risques et périls qui résultent d’une telle attitude sont supportés moins par eux-mêmes que part l’ensemble des salariés de l’entreprise.


                                                                         Pierre-Eric SUTTER et Hubert LANDIER


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