Dossier du mois : Management des hommes par les chiffres : limites et dangers
                                                                   
Partie 2 : De l’expression comptable au réductionnisme comptable : une dérive nominaliste
Une réflexion s’impose toutefois, car il s’agit de dépasser la conception réductrice de l’homme au travail. Celle-ci, le plus souvent axée sur le court terme, consiste à fonder la réussite de l’entreprise sur des éléments d’appréciation qui tendent de plus en plus à avoir une expression chiffrée, comptable ou financière. La fonction première de la comptabilité est de mettre un peu d’ordre dans la vision de l’entreprise que peuvent en avoir les décideurs pour fournir des repères qui faciliteront par la suite les décisions de gestion. Il importe de savoir d’où vient l’argent et comment, et en quelle quantité, il a été utilisé ; il importe également de maîtriser les flux financiers : combien d’argent est-il rentré, combien en est-il sorti ? Il n’y aurait pas de projet possible sans possibilité d’appréciation de ces grands équilibres, sans prévisions budgétaires et sans comparaison entre résultats espérés et résultats effectifs. La comptabilité représente ainsi un indispensable outil de pilotage.

Cette façon d’appréhender la réalité, de la mettre en ordre dans notre tête afin de la mieux maîtriser, a toutefois exigé l’élaboration de certaines conventions, de plus en plus complexes, en vue de faciliter les comparaisons. De là l’existence de normes comptables. Or, comme l’affirmait déjà Thomas d’Aquin au XIIIème siècle, il ne faut pas confondre les distinctions qui tiennent à la nature des choses avec celles qui tiennent à notre manière de les comprendre. Le risque est ainsi d’ignorer tout ce qui ne rentre pas dans le cadre conceptuel qui a été construit afin d’interpréter les choses, conformément aux intentions qui nous guident (implicitement ou explicitement), et de réduire ainsi la réalité à ce que l’on veut bien en retenir.

Le culte des chiffres, enregistrés selon des normes correspondant à ces préoccupations cachées, présente donc un caractère dangereusement réductionniste ; il conduit à une appréciation fausse de ce qu’il s’agissait au départ de mesurer. La comptabilité représente en effet une construction intellectuelle qui peut diverger sensiblement par rapport aux réalités matérielles dont elle est censée rendre compte. Elle cesse alors d’être un outil de mesure pour se transformer en une construction idéologique valorisant certains faits et en ignorant d’autres. La prise de décision peut se trouver dès lors dangereusement biaisée.

Bertrand de Jouvenel avait montré naguère[3] que la comptabilité nationale, en mesurant la production intérieure brute et en laissant apparaître un taux de croissance, objet de toutes les attentions du Gouvernement, avait pour contrepartie de laisser dans l’ombre les destructions causées à notre environnement naturel, ce qu’on appellerait plus tard « les dégâts du progrès ». Par exemple, la croissance des dépenses en achats de bouteilles d’eau minérale apparaît comme un signe d’élévation de notre niveau de vie alors qu’elle ne sont que l’expression de l’obligation où nous sommes désormais d’éviter (à tort ou à raison) de consommer l’eau du robinet. Ce raisonnement peut aisément être transposé à l’entreprise : la comptabilité ne prend en compte que ce qu’on veut bien lui faire prendre en compte. Des résultats que l’on peut considérer comme étant brillants à court terme peuvent ainsi dissimuler un appauvrissement de l’entreprise et une dilapidation du capital qu’elle représentait.

Ce « réductionnisme comptable » peut aller jusqu’à un véritable « nominalisme comptable ». Il faut entendre par là l’oubli des réalités extérieures à l’expression que nous en donnons. Telle est probablement l’une des raisons profondes de la crise financière. Les traders travaillent sur des valeurs indépendamment des réalités qu’elles sont supposées exprimer. Ce nominalisme se rencontre dans certaines entreprises. On y établit des budgets fondés sur des évaluations qui n’ont qu’une lointaine relation avec la réalité ; on y supprimera par exemple des emplois afin de réduire la masse salariale tout en faisant davantage appel à l’intérim – de loin plus coûteux, mais qui figure au poste « fournisseurs » et non pas au poste « frais de personnel ». Le risque est alors de prendre l’apparence comptable pour la réalité et, délaissant celle-ci, de se laisser enfermer dans une vision plus ou moins décalée par rapport à celle-ci. L’instrument de mesure se transforme alors en une norme trouvant en soi sa propre finalité.




[3] Par exemple dans Arcadie, essais sur le mieux vivre, Futuribles, 1969.


                                                                                             

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