| Dossier du mois : Management des hommes par les chiffres : limites et dangers |
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| Partie 1 : De l’illusion mathématique au management humain |
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Y a-t-il une réalité en dehors des chiffres ? C’est la question que l’on peut se poser devant la façon dont sont gérées certaines entreprises. Objectifs comptables, budgets, ratios, résultats chiffrés, semblent constituer, pour certains managers, la seule forme de connaissance qu’ils aient de la réalité. Reste à savoir si cette représentation comptable est significative de ce qu’est vraiment l’entreprise. Le risque est en effet celui d’une vision abstraite, réductrice, significative des préoccupations de ceux qui s’y tiennent au moins autant que des réalités qu’il s’agirait de décrire. Ne voir les hommes qu’au travers d’un tableau de bord est non seulement réducteur mais mutilant symboliquement, et de la mutilation symbolique à la mutilation physique il n’y a qu’un pas. Force est de constat que ce pas est de plus en plus souvent franchi, si l’on s’en réfère à l’augmentation explosive des TMS depuis une vingtaine d’années. Le célèbre théoricien du management Peter Drucker se plaisait à dire « on ne manage que ce que l’on mesure ». Mais comment mesurer, le comportement humain au sein des organisations, fait social par excellence ? Pour pallier l’apparente absence d’objectivité du fait social, on peut être tenté de se servir du langage mathématique pour tenter de mettre l’homme en équation et en visibilité, particulièrement dans un tableau de bord financier. Le langage mathématique, parce qu’il est tangible, reproductible, logique et donc rassurant (un plus un est toujours égal à deux), peut donner l’illusion de toucher le réel. Contrairement aux phénomènes observés dans le cadre des sciences de la nature, le fait social ne peut pas être mesuré selon le principe d’exactitude, mais selon le principe… d’incertitude [1]. Il ne faut cependant pas tomber dans le piège du scientisme qui consiste à penser que ce qui n’est pas exact est inexact, que le contraire de l’exactitude est l’inexactitude. Exactitude et incertitude coexistent, dans le même monde, mais dans des « inter-mondes » différents : l’inter-monde physique et l’inter-monde psychique. Ces deux inter-mondes ont des règles de fonctionnement différentes, mais ils s’interpénètrent intimement. Ce qui autorise la multiplicité des regards, à la fois partiels et complémentaires : scientifique, pratique, psychologique, sociologique, philosophique, spirituel, etc. Imiter les sciences de la nature dans leur mode de fonctionnement dans le but produire de la connaissance « objective » dans les faits sociaux est donc une ambition vaine. Dans le domaine du fait social, ce qui importe, comme le soulignait Von Hayek, « ce n’est pas que les lois de la nature soient vraies ou fausses, mais seulement ce que les gens croient et qui fait qu’ils agissent en conséquence. C’est seulement ce que savent ou croient les gens qui est le motif de leur action consciente. » Tout serait affaire de représentation psychique. Il convient donc de comprendre les représentations qui mettent ou ne met pas en mouvement les individus et les groupes sociaux. Car la réalité du fait social « être humain au travail » ne se laisse pas enfermer de la même manière dans l’esprit de ses promoteurs (dirigeants, managers) que dans celui de ses acteurs (salariés, représentants du personnel)... Il est ainsi permis de penser que la récente crise financière ne constitue pas seulement l’aboutissement d’erreurs techniques ou d’une appréciation incorrecte des risques ; elle met en cause certaines formes de management axées sur les seules représentations comptables ; celles-ci, en effet, ne sauraient rendre compte de ce qu’est l’entreprise dans toute sa complexité et encore moins du potentiel qu’elle recèle. Comprenons-nous bien : il ne faut pas tomber dans le piège du scientisme, l’homme au travail ne peut se mettre en équation à la façon d’un indicateur financier, soit. Mais il ne faut pas non plus tomber dans le piège du psychologisme : tout les phénomènes sociaux ne doivent pas être réduits à l’échelle de la subjectivité et du vécu singulier des salariés, ni à l’aune de l’expertise d’écoute d’un psychologue, aussi doué soit-il [2]. On ne doit pas attribuer tous les « bobos » du quotidien professionnel au seul travail. [1] Souvent, les certitudes du sens commun laissent à croire que science incertaine est synonyme de science inexacte. « Inexactitude » n’est pas un terme adéquat pour rendre compte des méthodes et des résultats en gestion et de façon plus générique en sciences humaines et sociales (SHS). Il vaut mieux parler de « principe d’incertitude ». Les SHS ne sont pas des sciences inexactes (comme un certain langage commun le sous-tendrait en les opposant aux sciences dites « exactes », induisant par là même qu’elles ne sauraient accéder au vrai), sinon elles ne seraient pas des sciences tout court, au sens académique du terme. Les SHS sont des sciences « incertaines » parce qu’elles admettent des amplitudes de résultats soumis à des seuils d’incertitude, tout en étant régies par les principes de reproductibilité et de vérifiabilité scientifiques. [2] C’est un psychologue du travail qui écrit ces lignes… |
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