Les arbres ne poussent plus jusqu’au ciel
1ER JUILLET 2012

Il va falloir faire des efforts. Ces quelques mots sont la synthèse abrupte mais fidèle de la promesse qu’a faite notre nouveau premier ministre, dans son discours de politique générale, le 3 juillet dernier devant les parlementaires. Pourtant des efforts, les français ont l’impression d’en faire depuis longtemps : entre hausse du chômage et baisse du pouvoir d’achat, cela dure depuis bientôt quarante ans. Diantre ! Le changement, n’était-ce pas maintenant ? Comme le souligne le Monde du 5 juillet avec un « M. Ayrault, la fin de la pensée magique » en première page, c’en est fini des promesses de lendemains qui chantent. On ne rase plus gratis, on le voudrait que personne n’y croirait parce qu’on n’en a plus du tout les moyens. Les caisses de l’Etat-Providence sont dangereusement vides. Le chef du gouvernement et ses ministres en appellent à la responsabilité de tous : pour les uns celle de dépenser moins, pour les autres celle de contribuer plus. Il y a donc bien quelque chose qui a vraiment changé dans le discours des politiques. Mais les français vont-ils vraiment passer du discours – que l’on tient pour eux – aux actes ? Ont-ils voté pour ce changement-là ?

On peut aisément supposer que ces nouveaux efforts ne vont pas améliorer le moral des français. C’est rarement de gaîté de cœur que l’on concède à faire des efforts, surtout lorsque l’on a l’impression d’en avoir déjà beaucoup fait. Il va toutefois falloir changer une fâcheuse habitude, celles consistant à dépenser plus que ce que l’on gagne, si l’on ne veut pas que la France aille dans le mur. L’exemple vécu par certains de nos cousins européens montre que cette menace est loin d’être fantasmagorique. Le changement, c’est vraiment maintenant, sinon si rien ne change, la France risque de connaître des jours à venir plus que difficiles. Du coup, va-t-il falloir travailler plus sans même pouvoir escompter gagner plus ?

Fin 2011, Le Parisien parlait de « grande déprime » pour qualifier le moral des français, faisant suite à un sondage effectué pour mesurer l’optimisme des peuples de la planète dans le contexte de crise mondiale. Les résultats de cette enquête sont stupéfiants : les nigérians se situent en tête de classement tandis que les français se situent en dernière position, faisant d’eux-mêmes les champions du monde du pessimisme. Pourtant, le PIB de la France se situe à la 5° place et l’espérance de vie y frise les 82 ans. Le PIB du Nigeria se situe quant à lui au 39° rang et l’espérance de vie s’arrête à 47,5 ans… La crise, planétaire, touche ces deux pays ; pourtant, les habitants de chaque pays s’en font une représentation qui dans ces deux exemples confine au grand écart. Certes, le Nigeria a des ressources pétrolières que la France n’a pas mais l’instabilité politique, la corruption, les conflits ethniques et religieux ainsi que le SIDA sont les lots quotidiens des habitants, expliquant leur si faible espérance de vie. Comment comprendre que les français, si bien lotis en termes de conditions de vie, soient les plus pessimistes au monde ? La faute à la crise ? Toutes les nouvelles ne sont pas mauvaises, loin s’en faut. Depuis 1980, malgré la crise chronique, le revenu des Français a bondi de 50% et ils ont gagné cinq ans d'espérance de vie. Il n’y a vraiment pas de quoi se plaindre. Et pourtant les français en bon Gaulois râlent, encore et toujours, jusqu’à flirter avec l’indécence.

Il serait temps que les français prennent conscience de leurs conditions de vie et de la chance qu’ils ont de vivre dans leur pays, plutôt que de se morfondre dans la morosité. Il ne s’agit pas forcément de chercher à copier les nigérians ou pire, de tenter une course à l’échalote pour les rattraper sur le classement de l’optimisme. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les français sont autant éloignés de la réalité que les nigérians dans leurs représentations de la situation qu’ils vivent, dans une polarité opposée qui les rapproche, selon le principe que les extrêmes se rejoignent. Les français pensent qu’avec la crise ils ont tout à perdre, et les nigérians tout à gagner. Les français s’accrochent à leur passé et les nigérians parient sur l’avenir : les premiers pensent que leurs enfants vivront moins bien qu’eux, les seconds qu’ils vivront beaucoup mieux. Et pendant ce temps-là, ni les uns ni les autres ne vivent dans le présent : ils se rejoignent dans l’illusion. C’est la faute à leur représentation de la situation qui ne matche pas avec le réel à vivre.

On sait au moins depuis Kant que le réel en soi ne peut s’appréhender et qu’il faut recourir aux représentations pour s’en faire une idée. Il n’y pas que les philosophes qui ont compris ce mécanisme de fonctionnement : dans l’aéronautique, on sait de longue date que les informations du réel étant tellement nombreuses, il est nécessaire de se créer des « patterns de représentation » qui simplifient la réalité pour mieux la gérer, selon les situations. Ainsi, le pattern de représentation du décollage est mobilisé pour gérer la situation de décollage et non celle de l’atterrissage, ce qui permet de filtrer les bonnes informations et de ne pas se laisser encombrer par d’autres informations, secondaires ou non nécessaires. En revanche, si on mobilise un pattern de représentation qui n’est pas approprié à la situation à gérer, par exemple celui du décollage pour effectuer un atterrissage, on risque fortement d’aller au crash.

Les psychologues connaissent bien ces phénomènes, particulièrement en ce qui concerne la mécanique du stress. L’être humain étant un animal symbolique capable d’interprétation, ses représentations sont centrales dans l’activation de son stress. Tel stimulus sera considéré comme un stresseur susceptible d’activer la stressabilité de l’individu, tel autre non. Ainsi, une représentation du réel qui active une réalité devient une réalité elle-même. Prenons un exemple : si mon esprit considère qu’un chien qui court vers moi en aboyant est un stresseur parce que je crois qu’il va me mordre, ma représentation va me faire inscrire un comportement dans le réel : je vais prendre mes jambes à mon coup, à tort ou à raison. Si je crois qu’il vient vers moi pour se faire caresser, je vais l’attendre et lui tendre la main, à tort ou à raison. Si le chien me mord, je vais inscrire dans le réel ma représentation qui n’est qu’une croyance, renforcée par une expérience négative : je serai tenter de penser que tous les chiens mordent quand ils courent en aboyant et je soutiendrai mordicus qu’il faut s’en méfier, tandis que celui qui s’est fait lécher la main dira que je pense de travers. Aucun de nous deux n’a tort ou raison dans l’absolu puisque nos représentations sont bâties sur une expérience personnelle différente d’une même situation qui vaut en soi seulement pour soi : le mot ‘chien’ n’a jamais mordu, disait Panofsky, même s’il peut faire peur dans un cas, ou réconforter dans l’autre ; ce n’est qu’une question de représentation qui n’épuise en rien la complexité du réel ‘chien’...

Il est urgent que les français changent leurs représentations quant à la situation de la France et de ce qu’il leur est donné à vivre. A force de penser que la France va mal, les français vont vraiment aller mal. Il ne s’agit pas de dire qu’ils se trompent DANS leurs représentations mais DE représentations : parce que notre pays est en crise et qu’il faut le faire redécoller, il faut mobiliser le pattern de représentation adéquat, pour éviter le crash : faire des efforts ce n’est pas se serrer la ceinture d’un cran de plus en désespérant que les Trente Glorieuses ne reviennent avec le prochain gouvernement ; faire des efforts c’est se dire que la situation du monde a changé et que l’on ne peut plus vivre au 21° siècle avec les représentations des Trente Glorieuses : désormais, les arbres ne poussent plus jusqu’au ciel. Pierre-Eric SUTTER


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