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Quand l’abus de langage amène à l’abus de pouvoir, en passant par l’abus de droit...
1ER MAI 2012

« Quand je donne un ordre à certains de mes collaborateurs, ils me disent que je les harcèle ; je n’ai qu’une seule crainte, c’est qu’ils m’assignent aux prud’hommes. Même si je sais que je ne les harcèle pas, je vis avec cette boule au ventre car l’un de mes collègues, accusé à tort de harcèlement, est tombé en dépression après deux ans et demi de procédure judiciaire, au moment même où il apprenait qu’il était exonéré de toute accusation ! » Ce témoignage d’un manager de proximité, recueilli lors d’un diagnostic de stress, montre l’état d’esprit dans lequel se trouvent nombre de managers en France, comme l’a confirmé la 3° édition de l’Observatoire de la Vie Au Travail : entre le marteau et l’enclume.

Le marteau, ce sont les objectifs de l’entreprise, toujours plus élevés, qu’il faut faire atteindre aux équipes. L’enclume, c’est la pression, celle qu’il ne faut plus mettre aux collaborateurs et qui se répercute sur les managers, depuis que les dirigeants ont réalisé – après quelques affaires emblématiques comme Renault ou France Télécom – que leur responsabilité pénale peut être engagée en cas d’atteinte à la santé mentale des travailleurs. Du coup, les dirigeants demandent aux managers de proximité de lever le pied sur la pression qu’ils infligent à leurs collaborateurs. Du coup, ce sont ces managers qui font office de variable d’ajustement. Du coup, on est en train de dégoûter ces derniers de leurs fonction et responsabilités. Il ne faut pas s’étonner qu’ils soient désorientés. Et il faut encore moins s’étonner que les jeunes de la génération Y refusent de prendre des promotions vers la fonction managériale. De là à ce que les managers en poste se prennent pour les salariés qu’ils sont – au regard de la loi – et accusent leurs dirigeants de harcèlement, il n’y a qu’un pas...

« Je suis en poste depuis 3 ans au tribunal de grande instance dans la ville de … Aussi incroyable que cela puisse paraître, j’ai récusé tous les dossiers de harcèlement que les conseillers prud’homaux m’ont fait remonter. Cela représente tout de même 30% de dossiers de ce type que je dois gérer pour rien. Je suis offusqué de constater que les avocats poussent les salariés à jouer au « loto » avec les plaintes de harcèlement. Et après, on reproche aux tribunaux d’être engorgés et que les procédures y sont trop longues ! » Ce témoignage d’un juge, recueilli lors d’une discussion privée et hors de son contexte (d’où le respect de l’anonymat de ce magistrat) illustre à quel point nous avons une responsabilité dans la façon dont nous nous exprimons et que nous sommes tous les maillons d’une même chaîne, qui si nous ne sommes pas vigilants dans nos propos peut nous emmener de l’abus de langage à l’abus de pouvoir, en passant par l’abus de droit. Voyons comment. Tout commence par savoir de quoi on parle, et inévitablement, cela renvoie aux représentations sous-jacentes des mots qu’on utilise. La même situation – mais regardée par les différentes lorgnettes des uns et des autres – donnent à voir la même réalité avec des interprétations qui peuvent radicalement s’opposer et opposer leurs thuriféraires. Prenons quelques exemples.

  • D’abord le lien de subordination entre un employeur et un salarié qui réduit la liberté de ce dernier par un contrat dûment signé par les deux parties en présence. Cette aliénation consentie est parfois perçue comme un enrôlement de force par les uns et par d’autres comme une mise sous tutelle sans limites. Même si une entreprise n’est pas une démocratie (le dirigeant n’est pas élu par ses salariés), le dirigeant est tenu à respecter les lois républicaines qui s’impose à lui tout comme à ses représentants du personnel (qui ont certes été élus par les salariés mais le plus souvent par une large minorité…) qui doivent également les respecter ; l’entreprise n’est pas une zone de non-droit dans laquelle on peut faire ce que l’on veut, n’importe comment : on ne peut prétendre supprimer toutes libertés et contrôler les moindres faits et gestes des salariés ni refuser tout contrôle et revendiquer la liberté absolue desdits salariés.
  • Ensuite, la hiérarchie entre les salariés qui assigne le rôle de managers à certains et celui d’exécutants à d’autres. Cette hiérarchie entre les rôles et parfois perçue comme donnant un pouvoir injuste aux uns et des responsabilités disproportionnées à d’autres. Ce n’est pas parce qu’il y a asymétrie de pouvoir du fait du lien de subordination que des contre-pouvoirs n’existent pas – grâce aux lois républicaines de notre Société : leurs représentants doivent s’opposer à toutes formes d’abus de pouvoir, en commençant par ne pas abuser de leur situation de contre-pouvoir et faire eux-mêmes ce qu’ils dénoncent par ailleurs, ne pas assumer leurs responsabilités.
  • Enfin, le travail lui-même qui est tantôt confondu avec la notion d’emploi ou tantôt réduit à celle de valeur. D’un côté, il est assimilé à un moyen – occuper le temps libre des travailleurs en échange d’un salaire – de l’autre à un idéal – favoriser leur épanouissement en complément de leur salaire. Si le travail n’est perçu que comme un moyen, il risque d’être éternellement insatisfaisant car il se heurte à une limite irréductible : on ne peut planifier l’économie de manière à ce que chacun ait un emploi qui de surcroît lui corresponde en termes de motivation et de capacités, sinon on tue la liberté, celle d’entreprendre. Si le travail n’est perçu que comme une valeur, il risque d’être éternellement idéalisé car son idéal professionnel est une chimère par définition inaccessible, comme tout idéal ; c’est un guide qui conditionne nos actes, jamais une réalité effective.

Le travail s’est trouvé invité au cœur des débats politiques de la campagne actuelle (ces lignes ont été écrites entre les deux tours de la présidentielles) à l’occasion de la fête du 1° mai, perçue tantôt comme fête des travailleurs, tantôt comme fête du (« vrai » ?) travail. Le vocabulaire utilisé est un « marqueur » politique qui permet de savoir d’où parle chaque orateur, certes. Mais c’est aussi une façon d’amputer la réalité dans sa diversité. Le travail sans travailleurs, c’est un idéal qui ne renvoie à rien de concret ; les travailleurs sans travail, ce ne sont que des chômeurs désespérés, sans idéal… Plutôt que d’opposer les représentations et donc les postures vis-à-vis du travail et des travailleurs, il conviendrait de les conjuguer pour mieux discerner le réel, tel qu’il se donne à voir. Cela permettrait de mettre des mots (justes) sur les (vrais) maux et par exemple d’éviter de confondre « ordre » avec « harcèlement ». La confusion est néfaste car elle vide les mots/maux de leur substance. Que diront ceux qui utilisent à tort et à travers de tels mots s’ils sont réellement victimes de harcèlement ? Ils n’auront plus qu’à prendre leur mal en patience pour attendre que justice soit faite, le temps que les tribunaux se vident des cas improprement qualifiés de harcèlement. Il faut réapprendre au travail à mettre les mots sur les maux, par un dialogue entre dirigeants, managers, représentants du personnel et salariés, tous travailleurs, donc adultes consentants.

Pierre-Eric SUTTER


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