« Quand je donne un ordre à certains de mes collaborateurs, ils me disent que je les harcèle ; je n’ai qu’une seule crainte, c’est qu’ils m’assignent aux
prud’hommes. Même si je sais que je ne les harcèle pas, je vis avec cette boule au ventre car l’un de mes collègues, accusé à tort de harcèlement, est tombé
en dépression après deux ans et demi de procédure judiciaire, au moment même où il apprenait qu’il était exonéré de toute accusation ! » Ce témoignage d’un
manager de proximité, recueilli lors d’un diagnostic de stress, montre l’état d’esprit dans lequel se trouvent nombre de managers en France, comme l’a confirmé
la 3° édition de l’Observatoire de la Vie Au Travail : entre le marteau et l’enclume.
Le marteau, ce sont les objectifs de l’entreprise, toujours plus élevés, qu’il faut faire atteindre aux équipes. L’enclume, c’est la pression, celle qu’il ne
faut plus mettre aux collaborateurs et qui se répercute sur les managers, depuis que les dirigeants ont réalisé – après quelques affaires emblématiques comme
Renault ou France Télécom – que leur responsabilité pénale peut être engagée en cas d’atteinte à la santé mentale des travailleurs. Du coup, les dirigeants
demandent aux managers de proximité de lever le pied sur la pression qu’ils infligent à leurs collaborateurs. Du coup, ce sont ces managers qui font office de
variable d’ajustement. Du coup, on est en train de dégoûter ces derniers de leurs fonction et responsabilités. Il ne faut pas s’étonner qu’ils soient
désorientés. Et il faut encore moins s’étonner que les jeunes de la génération Y refusent de prendre des promotions vers la fonction managériale. De là à ce
que les managers en poste se prennent pour les salariés qu’ils sont – au regard de la loi – et accusent leurs dirigeants de harcèlement, il n’y a qu’un pas...
« Je suis en poste depuis 3 ans au tribunal de grande instance dans la ville de … Aussi incroyable que cela puisse paraître, j’ai récusé tous les dossiers
de harcèlement que les conseillers prud’homaux m’ont fait remonter. Cela représente tout de même 30% de dossiers de ce type que je dois gérer pour rien. Je
suis offusqué de constater que les avocats poussent les salariés à jouer au « loto » avec les plaintes de harcèlement. Et après, on reproche aux tribunaux
d’être engorgés et que les procédures y sont trop longues ! » Ce témoignage d’un juge, recueilli lors d’une discussion privée et hors de son contexte
(d’où le respect de l’anonymat de ce magistrat) illustre à quel point nous avons une responsabilité dans la façon dont nous nous exprimons et que nous sommes
tous les maillons d’une même chaîne, qui si nous ne sommes pas vigilants dans nos propos peut nous emmener de l’abus de langage à l’abus de pouvoir, en
passant par l’abus de droit. Voyons comment.
Tout commence par savoir de quoi on parle, et inévitablement, cela renvoie aux représentations sous-jacentes des mots qu’on utilise. La même situation – mais
regardée par les différentes lorgnettes des uns et des autres – donnent à voir la même réalité avec des interprétations qui peuvent radicalement s’opposer et
opposer leurs thuriféraires. Prenons quelques exemples.
Le travail s’est trouvé invité au cœur des débats politiques de la campagne actuelle (ces lignes ont été écrites entre les deux tours de la présidentielles) à
l’occasion de la fête du 1° mai, perçue tantôt comme fête des travailleurs, tantôt comme fête du (« vrai » ?) travail. Le vocabulaire utilisé est un
« marqueur » politique qui permet de savoir d’où parle chaque orateur, certes. Mais c’est aussi une façon d’amputer la réalité dans sa diversité. Le travail
sans travailleurs, c’est un idéal qui ne renvoie à rien de concret ; les travailleurs sans travail, ce ne sont que des chômeurs désespérés, sans idéal… Plutôt
que d’opposer les représentations et donc les postures vis-à-vis du travail et des travailleurs, il conviendrait de les conjuguer pour mieux discerner le
réel, tel qu’il se donne à voir. Cela permettrait de mettre des mots (justes) sur les (vrais) maux et par exemple d’éviter de confondre « ordre » avec
« harcèlement ». La confusion est néfaste car elle vide les mots/maux de leur substance. Que diront ceux qui utilisent à tort et à travers de tels mots
s’ils sont réellement victimes de harcèlement ? Ils n’auront plus qu’à prendre leur mal en patience pour attendre que justice soit faite, le temps que les
tribunaux se vident des cas improprement qualifiés de harcèlement. Il faut réapprendre au travail à mettre les mots sur les maux, par un dialogue entre
dirigeants, managers, représentants du personnel et salariés, tous travailleurs, donc adultes consentants.
Pierre-Eric SUTTER