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« Si la France produisait en 355 jours ce qu’elle réalise en 365, elle renouerait de facto avec une croissance de 3% »
1ER AVRIL 2012

Voilà une phrase qui claque. Et qui en met une dans la face de notre « francitude » bien gauloise. La France serait championne en complexité administrative. C’est ce que rapporte le communiqué de presse - envoyé par l’un de mes amis chef d’entreprise de PME (merci Patrick !) qui s’y connaît en gestion de complexité administrative - relatant la sortie très prochaine de l’ouvrage « Plus vite ! ». « La France malade de son temps » est le sous-titre – et le diagnostic – de cet « essai » écrit par Guillaume Poitrinal qui nous propose un pronostic décapant.

Mais d’abord, en quoi l’auteur est-il légitime tant dans son diagnostic que dans son pronostic ? Pour causer « façon mai 68 », d’où nous parle-t-il ? Il n’est pas médecin ni psychologue, certes pas. Il n’est pas non plus sociologue ni même économiste, encore moins philosophe. M. Poitrinal est présenté dans le communiqué de presse comme suit : à 44 ans, il dirige la société Unibail Rodamco qui totalise 25,9 milliards d’euros d’actifs immobiliers et qui est présentée comme « un empire qui compte 77 centres commerciaux et 425.000 mètres carrés de bureaux ». C’est sûr, ça en impose, ça pèse lourd dans notre PIB national ; ce tableau de chasse vertigineux semblerait légitimer ce dirigeant à s’offrir une tribune chez Grasset pour critiquer notre pays qui résisterait à l’embellissement de nos périphéries urbaines et de nos belles campagnes par ces œuvres des temps modernes que sont les centres commerciaux, symboles triomphants de notre consumérisme grandiose…

Voyons quel est le diagnostic de notre sémillant patron du CAC 40. Je cite l’attachée de presse : « A l’heure de la civilisation des loisirs, du slow food et de l’éloge de la lenteur, il serait urgent d’en faire moins, et surtout moins vite (tient donc ? ce n’est pas ce que vivent la majorité des travailleurs à qui l’on demande exactement l’inverse…). Guillaume Poitrinal, en chef d’entreprise, pense le contraire. Dans cet essai percutant, qui irritera les partisans du conservatisme à la française (aïe !), le patron-constructeur (sic !), à qui l’on doit entre autres certains projets visionnaires tel que la Défense nous réveille (ah bon, nous nous étions assoupis ?) :il faut aller plus vite ! Le temps collectif est trop long (…) ». Nous voilà au cœur de la problématique de l’ouvrage, qui justifie son titre, semble-t-il. La France serait malade de sa lenteur. Elle serait malade de tous ces contre-pouvoirs qui brideraient l’appétit conquérant de notre jeune « patron-constructeur » et ses visions de grandeur, à l’aune de la Défense, pâle copie post-pompidolienne de Manhattan.

Ce diagnostic n’est certes pas complètement faux, mais il est loin d’être complètement vrai. Citons les faits incontestables, convoqués par l’auteur, j’en commenterai trois : le code de l’urbanisme pèse désormais plus de 3000 pages : c’est sûr, ça fait beaucoup à lire avant de trouver la bonne réponse ; les tribunaux administratifs n’ont pas plus de magistrats qu’en 1830 et sont de ce fait totalement engorgés : c’est sûr, ça fait beaucoup à attendre avant d’obtenir une décision de justice ; « il a fallu au siècle dernier un peu plus d’un an pour construire l’Empire State Building, il en faut entre 8 et 15 pour voir les grues arriver sur un chantier d’importance » : c’est sûr ça coûte cher de respecter les normes et réglementations et ça rogne sur les marges et profits. Ah mon pauvre monsieur ! Le monde n’est vraiment plus ce qu’il était ; il a bien évolué depuis le 19° siècle (trop sans doute ?), époque bénie où tout était beaucoup plus simple : on donnait des ordres à la piétaille qui s’exécutait sans broncher, les syndicats n’existaient pas ou si peu, on matait les grévistes récalcitrants avec l’aide de l’armée, on ne se préoccupait pas de réglementation ni de santé au travail et surtout, surtout, les immeubles – exclusivement bourgeois – ne dépassaient pas les 5 ou 6 étages, grand maximum. Quant aux logements du peuple, ce n’était que cabanes insalubres en banlieue sans aucun confort, l’espérance de vie n’y dépassait pas 35 ans et surtout, surtout, ces citoyens n’avaient pas notre chance, pouvoir fréquenter les centres commerciaux : il fallait faire soi-même son marché, ou pire pour les plus malchanceux, cultiver ses légumes et élever sa basse-cour...

Le pronostic de M. Poitrinal qui découle de ce diagnostic est simple, aussi simple que la vie au 19° siècle et que l’économie du 21° siècle : « aller plus vite, c’est à la fois réformer l’Etat, bousculer le jeu de l’oie administratif, décarboner (je ne sais pas ce que ça veut dire, mon correcteur Word non plus) l’économie. Comment ? En considérant le PIB comme un ratio : au numérateur, la production de biens et services au dénominateur, la durée. En clair, si la France produisait en 355 jours ce qu’elle réalise en 365, elle renouerait de facto avec une croissance de 3% ». Beau raisonnement. Il faut donc aller plus vite puisqu’on ne peut tout de même pas décréter d’amputer l’année calendaire de 10 jours. Il revient à ma mémoire comment le génial Descartes avait prouvé mordicus l’existence de Dieu par pur exercice de sa raison et comment Kant quelques années plus tard, avait jugé notre Descartes national fautif d’un exercice immodéré de la raison parce que ce dernier n’avait pas pris la peine de prouver son raisonnement par les faits de l’expérimentation. Ce n’est pas parce que je constate que j’ai l’idée d’infini en moi que Dieu existe, même si j’y crois dur comme fer… Transcrit dans notre contexte, ce n’est pas parce que les contre-pouvoirs m’empêchent d’aller vite, toujours plus vite selon la litanie financiariste, qu’ils sont mauvais et qu’il faut croiser le fer pour les supprimer… Ils ont d’autres fonctions que de freiner la création de valeur pour la nation (et surtout la rentabilité pour les actionnaires de M. Poitrinal, le subterfuge est tout de même un peu grossier…) ; ne voir que cet aspect là des choses est extrêmement réducteur voire dangereux.

Revenons au diagnostic de notre « patron-constructeur », car je n’ai vraiment pas l’impression de vivre dans le même monde que M. Poitrinal. La civilisation des loisirs ? C’est loin d’être la préoccupation première des français. Les français plébiscitent la valeur ‘travail’, juste derrière la valeur ‘famille’, devant la valeur ‘amis’ et la valeur ‘loisirs’, comme nous le montrons régulièrement au travers de l’analyse des résultats de l’Observatoire de la Vie Au Travail. Slow food ? Dans notre pays qui se targue d’avoir plus de fromages que les 365 jours de l’année (pardon : 355), le temps passé à déjeuner se réduit drastiquement, ce qui inquiète les nutritionnistes. L’éloge de la lenteur ? La productivité horaire individuelle des français est l’une des plus élevées au monde même s’ils sont les travailleurs qui passent le moins de temps au travail depuis les 35 heures. La Défense, un projet visionnaire ? Sans doute pour visionner Paris de haut depuis la salle d’un conseil d’administration et y travailler dans des tours sans âme, certainement pas pour y vivre. Le temps collectif trop long ? Je suggère à ce dirigeant du CAC 40 de s’atteler seul à la tâche de la gestion de ses 25,9 milliards d’euros d’actifs immobiliers, pour voir s’il maintient à son niveau le cours de l’action de sa société…

Que l’on comprenne bien mon propos : je n’ai rien de personnel contre M. Poitrinal ; je ne dénigre pas son éloge de la vitesse et ses visions que je respecte (mais que je ne partage pas complètement, on l’aura compris) et je ne suis pas non plus un adepte forcené de la lenteur – j’aurais même le travers inverse. Je constate simplement que le monde ne se réduit pas à une course, qu’elle soit de vitesse ou de lenteur. Un arbre met plusieurs dizaines d’années pour arriver à maturité et il ne pousse pas jusqu’au ciel ; il en est de même pour les hommes et leur société. Leur performance n’est pas infinie, elle se heurte à des limites infranchissables, tant physiologiques que sociales. La quête de performance de M. Poitrinal – augmenter sa surface en m² de bureaux et de centres commerciaux – est louable. Mais je loue tout autant les contre-pouvoirs dont notre république a su s’entourer pour limiter tout appétit de conquête immobilier risquant de défigurer durablement le tissu urbain et les campagnes riantes de notre douce France, à force d’aller toujours « plus vite ».

Opposer la vitesse à la lenteur est simpliste au regard de la complexité du réel : proposer d’aller plus vite pour résoudre les problèmes de la France n’est pas raisonnable, même si le raisonnement qui aboutit à cette posture est mathématiquement ou logiquement correct et même s’il faut indéniablement réformer notre pays ; en ce dernier point (et seulement celui-là), je rejoins M. Poitrinal. Sans doute parce que je suis comme lui autorisé à « penser », car dirigeant d’entreprise moi-même, certes d’une bien modeste TPE qui ne pointe pas encore au CAC 40, loin s’en faut ! Diriger une TPE, c’est toutefois être (beaucoup plus) proche de ses salariés (que de ses actionnaires, pourvu que les miens ne lisent pas ce billet…), c’est réaliser à quel point il est important de prendre en compte leur rythme plutôt que de leur imposer celui du dirigeant (et des actionnaires) : cela ne veut pas dire qu’ils ne doivent pas le prendre en compte en retour, bien au contraire ; c’est un ajustement permanent qui conjugue lenteur et vitesse, en fonction des personnes et des situations si l’on veut qu’une performance durable pour tous (actionnaires, dirigeant, salariés, société, environnement) soit au rendez-vous.

Nous, êtres humains, sommes tous inégaux en performance : pour schématiser avec la métaphore automobile, certains sont des voitures de course, d’autres des diesels (voir le dossier du mois pour un approfondissement du propos : cliquez ici). Les premiers montent très vite en performance mais s’effondrent tout aussi rapidement et ne tiennent que difficilement dans la durée ; à l’inverse, les seconds mettent plus de temps à monter en performance mais tiennent beaucoup plus longtemps. La richesse et la pérennité d’une organisation - et par delà d’une société - tiennent dans leur capacité à gérer leurs actifs humains en les allouant avec pertinence aux situations et aléas qu’elles rencontrent. Ce n’est pas en décrétant que la vitesse vaut mieux que la lenteur (ou le contraire) qu’on y parvient. En matière de gouvernance, il convient de se « hâter avec lenteur » tout en prenant « rapidement son temps ». Aussi, avant de décider d’agir pour réformer quoi que ce soit (et au passage d’écrire un « essai percutant »), méditons la phrase de ce grand sage qu’était Pierre Dac : « rien ne sert de penser, il faut réfléchir avant »... Cela nous évitera peut-être de confondre vitesse et précipitation, lenteur et immobilisme.

Pierre-Eric SUTTER


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