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Stress au travail : faille psychologique ou crise existentielle ?
La décennie qui s’achève aura vu disparaître le déni du stress au travail. Il aura fallu du temps pour que les choses bougent en la matière – comme toujours en France. Près de 5 ans auront dû s’écouler pour qu’on transpose en France la réglementation européenne en matière de stress au travail. L’ANI relatif au stress au travail signé en juillet 2008, les feux tricolores Darcos début 2010 ou le cas France Télécom auront fait beaucoup pour que les choses commencent enfin à bouger dans la tête des dirigeants et décideurs d’entreprise.

Il n’y a pas si longtemps pourtant, certains affirmaient haut et fort que « le stress au travail n’affecte que les salariés fragiles psychologiquement, cause de leur ‘inadaptation’ au travail ». Les chercheurs ont montré qu’on ne pouvait pas faire l’économie de l’environnement de travail et qu’il était largement en cause (sans être la seule cause) ; dès lors que l’organisation du travail est dysfonctionnelle, elle génère des stresseurs qui viennent stimuler la sensibilité physio-psychologique de chacun, ce qu’on appelle leur stressabilité individuelle. A l’inverse, d’autres leur rétorquaient que « le stress professionnel est une maladie engendrée par le travail ». Là encore, les chercheurs ont récusé cette contre-vérité (et certains tout à fait brillamment cf. dans cette vidéo du psychiatre C. Déjours http://www.dailymotion.com/video/x82e0c_christophe-dejours-stress-au-travai_news qui affirme sans équivoque : « il n’y a pas de maladie mentale spécifique au travail »). Ainsi, on sait désormais que le stress est à la conjonction de l’individu et de son environnement, ce que résume la formule suivante :

stress = stresseurs X stressabilité

Le déni disparaît certes, mais pas certaines idées reçues et encore moins le stress réel de certains salariés qui vient peser sur leur santé mentale. On pense par exemple que pour être en bonne santé, il suffit de ne pas être malade. Cette vision mécaniste est à la fois vraie (c’est une condition nécessaire…) et fausse (… mais insuffisante). L’OMS nous l’affirme depuis 1945 : pour être en bonne santé, il faut ne pas être (objectivement) malade MAIS AUSSI ressentir (subjectivement) du bien-être. Avoir une approche trop mécaniste de la santé c’est, pour faire un rapide parallèle, oublier la puissance de « l’effet placebo » (ou nocebo selon le côté du manche duquel on se tient) qui mieux qu’un médicament guérit les êtres humains ou les maintient en « bonne » santé. Si l’on consulte les statistiques nationales, les pathologies mentales ne touchent grosso modo qu’environ 2% de la population française, alors que le bien-être devrait concerner 100% des personnes de ladite population ! On est pourtant loin du compte si l’on en juge les résultats d’enquêtes nationales (comme celle de notre Observatoire de la vie au travail dont les résultats de l’édition 2010 seront dévoilés ce 23 septembre) qui rapportent que près de 2 salariés sur 3 se déclarent insatisfaits par leurs conditions de travail... Même s’il reste beaucoup d’autres idées reçues à combattre, il faut rendre à César ce qui appartient à César : nombre d’entreprises font désormais des efforts pour que le stress soit enfin pris en compte dans leurs murs même si parfois pour certaines cela a été vécu sous la contrainte de « l’exhortation Darcos ».

Mais il n’y a pas que les décideurs d’entreprise qui doivent faire des efforts dans cette lutte contre le stress et les idées reçues qui l’accompagnent. Les salariés (et leurs représentants) ont aussi leur part du chemin à faire. Ils doivent pour cela changer leur regard sur leur travail et sur eux-mêmes. Cela commence par une remise en cause de leurs propres représentations du stress. On passe son temps à nommer « stress » ce qui n’en est pas, parce que le terme est désormais passé dans le langage courant : on est stressé par son RER qui a du retard, on est stressé par le chat de la voisine qui fait ses besoins dans l’escalier de l’immeuble, on est stressé par le Monop du coin qui n’a pas pu réassortir à temps sa marque préférée de yaourt. Il faut raison garder et faire preuve de discernement : ce sont pour certaines des sources potentielles et réelles de stress professionnel, à supposer qu’elles soient intenses et chroniques – par exemple ce RER qui fait régulièrement arriver le salarié en retard à son travail sans qu’il ne puisse rien y faire. Des représentations qui activent une réalité font partie de la réalité. Mais pour les autres fort heureusement, elles ne débouchent que rarement sur un stress réel. On sait ce qu’il peut en coûter à Pierre d’appeler au loup pour un rien.

Les données épidémiologiques viennent confirmer ce propos. Environ 20% des salariés sont stressés en France alors que 100% des salariés devraient ressentir du bien-être pour être en bonne santé mentale. Le stress n’étant pas une maladie, il ne devrait pas être médicalisé comme on a trop l’habitude de le faire en France, si on considère la consommation de psychotropes dont nous sommes les champions du monde. Les français n’ont pas plus de failles psychologiques que les autres européens. Ils ne sont pas plus fragiles psychologiquement, même s’ils peuvent être affectés par des conditions de travail et donc des stresseurs réellement délétères. Il ne s’agit pas ici de balayer d’un revers de la main les souffrances qui peuvent exister au travail comme les TMS. Il s’agit de prendre conscience que la cause du stress au travail n’est pas aussi psychologique que certains le voudraient bien. Les salariés français ne sont pas plus « faibles » psychologiquement que leurs collègues européens, sinon comment feraient-ils pour délivrer une productivité individuelle qui est l’une des plus élevées au monde ? Les salariés français sont en bonne santé mentale même si cette santé est menacée par des stresseurs, les chiffres montrent sur la période de 30 ans qui vient de s’écouler que les dépressions sont stables et même que le taux de suicides a tendance à baisser. Quand ils ont ce type de problème, les salariés sont correctement pris en charge par le réseau médico-social français qui présente nombre de qualités malgré certaines lacunes. Le problème de la place qu’occupe dans leur esprit leur stress professionnel et plus largement dans leur existence est donc à chercher ailleurs que dans la sphère psychologique des salariés.

Concluons donc en répondant clairement à la question posée par le titre de ce billet : la cause du stress au travail de la très grande majorité des salariés français n’est pas due à une quelconque faille psychologique. On pourrait ajouter que les problèmes psychologiques dont souffrent 20% d’entre eux sont une conséquence d’environnements stressants quand ils deviennent trop difficiles à supporter. Dans ces cas-là une prise en charge est nécessaire : c’est tout le sens des programmes de prévention primaire, secondaire et tertiaire, encore trop rares dans les entreprises.

Si la cause de leur stress n’est pas d’origine psychologique, quelle est-elle alors ? Il nous semble qu’elle est d’origine existentielle : la plupart du temps, quand les salariés sont affectés par le stress, c’est parce que leur travail leur donne plus de non-sens que de sens. Les incertitudes sur l’avenir, les incohérences organisationnelles ou les conflits de valeur désorientent les salariés. Car l’être humain n’est pas une machine, il a besoin de comprendre ce qu’il fait, pour quoi pour qui et pourquoi il le fait : il a besoin de sens dans son travail. Les sens (l’essence ?) du travail, ce sont non seulement une direction à suivre (connaître les objectifs de l’organisation) et de la signification (comprendre les ordres du manager et leur cohérence entre eux par rapport au poste occupé par son titulaire et par rapport aux autres postes. C’est aussi une cohérence des directions et significations de l’entreprise avec les choix existentiels – conscients ou inconscients – de chacun (se réaliser voire s’épanouir au travail non pas parce qu’il est le seul sens de l’existence mais parce qu’il contribue à donner du sens à ladite existence, au même titre que d’autres sphères de vie : la sphère familiale, la sphère associative, la sphère citoyenne). Quand le travail et ses composantes ne permettent plus aux salariés de répondre à la question « à quoi ça sert dans ma vie ? » et les rend étrangers à eux-mêmes, le travail fait non-sens pour eux – ce qui soi dit en passant est toujours faire du sens en donnant une valeur négative au travail. Il est alors à craindre qu’ils soient enclin à vivre une crise existentielle – passagère ou profonde – ne serait-ce qu’en constatant l’absurdité de leur travail en particulier, pire du travail en général. Ainsi, ce dont les salariés ont de plus en plus besoin pour lutter contre le stress au travail ce ne sont pas des soins mais du sens.

S’il est désorienté, c’est le plus souvent parce que le salarié ne sait pas vraiment où il va ou cherche à aller. Il est certes de la responsabilité de l’entreprise de donner du sens (au moins une direction même floue et de la signification même compliquée) tout en évitant certains non-sens. Mais il est aussi de la responsabilité de chaque salarié de savoir quel chemin il cherche à suivre dans son existence – ses choix existentiels – et comment il va exercer sa liberté d’être humain pensant et agissant. Cela ne commence-t-il pas par tenter de répondre d’abord à la phrase que posait Socrate il y a déjà 2.500 ans : « connais-toi toi-même » ?



Pierre-Eric SUTTER


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VOS REACTIONS

Bonjour Monsieur,
Je découvre votre blog et le trouve très intéressant. Mon activité m'amenant à parler des risques pschosociaux, je me permets de vous apporter un autre éclairage de la notion de stress. Le terme de stress, tout aussi populaire que scientifique, est ambigu et polysémique. Il est considéré comme cause pour les uns, effet, réponse ou transaction pour les autres. La notion de stress positif et stress négatif, est donc dépassée... au profit de l'évaluation du stress perçu par l'individu, des ressources qu'il perçoit en lui pour y faire face et notamment du soutien qu'il pense pouvoir attendre de son environnement (modèle intégratif de LAZARUS). Face à une situation aversive, tous les individus ne la percevront donc pas de la même manière, certains évalueront le problème, l'enjeu, en termes de menace, de perte ou de défi, mais aussi les ressources personnelles et sociales dont il dispose pour y faire face. Cette approche du stress considère comme essentielles les tentatives actuelles des individus pour s'ajuster aux perturbations réelles ou perçues de l'environnement. Les transactions entre l'individu et l'environnement correspondent à l'activité émotionnelle , cognitive, comportementale et physiologique du sujet. A partir de là, dans une démarche active, l'individu oriente et met en oeuvre des stratégies d'ajustement pour faire face à la perturbation.
Aux modèles antérieurs de cause à effet se substitue donc un modèle multidimensionnel qui introduit la dimension psychologique et privilégie le rôle des interactions, entre facteurs de différents ordres, dans l'impact d'un evènement stressant sur l'organisme.
Cela permet, me semble t-il, une prise en charge plus fine des risques de stress.
Sylvie Heriaud-Fradel (Psychologue clinicienne) : Le 09/09/10 à 11h38

J'apprécie particulièrement l'équilibre du propos qui va à l'encontre des discours catastrophistes qui donnent l'image d'une société française allergique au travail. Affirmer que chacune des parties concernées a sa place à la fois dans les causes et les remèdes contribue à mettre chacun d'entre nous devant ses responsabilités au lieu de rejeter la faute sur l'autre.
Je partage également l'idée selon laquelle c'est le manque de sens du travail qui est une des causes essentielles du stress stricto sensu. Aujourd'hui, les entreprises (notamment les grande) sont en perpétuelle réorganisation, celle-ci devant une fin, et non plus un moyen de s'adapter. Elles oublient ou ignorent le principe selon lequel "quand il n'est pas nécessaire de faire, il est nécessaire de ne pas faire". Cette posture n'est ni conservatrice ni frileuse, mais soucieuse de l'adhésion des salariés à un minimum de projet d'entreprise. A défaut, l'appréciation péjorative de l'appelation "ressources" humaines est difficilement contestable.
G. SNANOUDJ : Le 08/09/10 à 15h31