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Tombé du ciel pour 90 € / mois (sans les primes)...
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En lisant mon quotidien favori, je suis tombé sur un petit article qui m’a tellement laissé pantois que mon tout nouvel i-Phone a bien failli tomber de mes mains. La cause d’un tel émoi ? Un ouvrier s’est suicidé le jour de l’inauguration de son usine flambant neuve, en se laissant tomber du haut du bâtiment. Il ne s’agit pas de n’importe quelle usine ni de n’importe quel pays. Nous sommes en Chine, pays du communisme triomphant, si bien en tête des pays à forte croissance qu’il en fait pâlir d’envie tous les chantres du capitalisme néo-libéraliste. Cette usine fait partie du conglomérat employant 300.000 salariés (excusez du peu, nous sommes dans le plus grand atelier du monde…) qui entre autre fournit Apple en i-Phones, fameux « smartphone » au succès planétaire. Ce suicide est le 11° cas que déplore cette usine depuis le début de l’année. Evidemment, en lisant cette nouvelle, mon sang n’a fait qu’un tour. Il est toujours triste d’apprendre qu’un être humain a perdu sa vie en tentant de la gagner. Mais là, mon sang refait illico presto un autre tour lorsque je découvre qu’il gagnait sa vie à hauteur de 900 Yuans par mois, soit environ 90 Euros ! Je lis avec stupeur que ce n’est pas à cause de ce salaire de misère que cet ouvrier ce serait suicidé mais à cause des heures sup’ qu’il effectuait ; il travaillait jusqu’à 72 heures par semaine pour gagner plus (tiens ? ça me rappelle le refrain d’une chansonnette française qu’on n’entend plus guère ces derniers temps… Effet de mode ?). Il faisait ainsi 2 X 35 heures par semaine pour grappiller quelques Yuans de plus et atteindre les meilleurs mois un salaire équivalent à 200 Euros. Sa santé mentale n’a pas suivi. Tout d’un coup, je regarde mon i-Phone flambant neuf avec un drôle d’oeil. Et s’il était passé entre les mains de cet ouvrier ? Qui sait, c’est peut-être lui qui l’a assemblé ? Si c’est le cas, ce smartphone survivrait post mortem à cet homme et serait une façon de lui faire mémoire. Mais... non évidemment, c’est impossible à vérifier puisque les i-Phones ne sont pas signés par les ouvriers qui les ont fabriqués, qui plus est, je ne connais même pas son nom. C’est trop bête ! Ma rêverie tourne court et je reviens brusquement dans la réalité du monde. Oui, nous vivons dans le monde merveilleux du consumérisme triomphant qui nous permet à tous en occident de bénéficier des derniers produits de consommation de masse. Oui, grâce à la division taylorienne du travail et à la standardisation nous pouvons tous acquérir ces merveilles technologiques pour des sommes ridiculement modiques, sans nous soucier de qui l’a fait et dans quelles conditions il a été fait. Car vous n’allez pas le croire, ce concentré de technologie qu’est mon i-Phone, je l’ai acquis pour 4, 83 € HT seulement. Je n’en croyait pas mes oreilles : « 4,83 € HT ? » « Oui » m’a confirmé le téléopérateur, pressé de me vendre cette bonne affaire. J’ai bien évidemment sauté sur l’occasion, en me disant « mais comment font-ils ? »... Je commence subrepticement à comprendre comment (Pour la petite histoire, mon opérateur téléphonique est un certain France Télécom ; ce serait dans un roman ou un film qu’on n’y croirait pas)... J’ai soudain un gros coup de blues. Non seulement j’ai cédé aux sirènes du consumérisme triomphant mais par le même temps le mythe d’Apple que je m’étais construit durant 25 ans vient de s’effondrer. Apple, concepteur de mon i-Phone, parangon de la réussite dans les nouvelles technologies vient de baisser très fortement dans mon estime ; heureusement qu’il vient tout juste de dépasser la capitalisation boursière de son grand frère ennemi Microsoft, ça devrait compenser Il est vrai que j’ai grandi avec Apple. Mon premier ordi, c’était un Mac d’Apple. Mon premier téléchargement de musique (payant) c’était avec i-Tunes d’Apple. Mon premier lecteur de MP3, l’i-pod, d’Apple. Mon premier smart phone, l’i-Phone d’Apple ! Apple, c’était pour moi « the » modèle de création de valeur par la prise en compte des valeurs sociales. Mieux qu’IBM, Apple avait su comprendre qu’il fallait que l’ordinateur soit « micro » et pas seulement « techno » pour pouvoir être utilisé de chez soi puis décliné en diverses applications pour non seulement créer du lien mais aussi des partages d’expériences de vie quotidienne avec autrui : photos, musiques et vidéos des meilleurs moments de la vie en plus des applications bureautique du boulot. Et voilà, le mythe n’était plus. Je me suis consolé en me disant qu’évidemment ces suicides ne sont pas directement imputables à la responsabilité d’Apple. Mais là, avec ce tout récent suicide de cet ouvrier assembleur d’i-Phone, la création de lien et le partage d’expériences de vie quotidienne, c’est plutôt raté. Et je me sens quelque part indirectement responsable. Même si mon influence sur ce drame aurait été infiniment minime, en refusant d’acheter cet i-Phone à ce prix sacrifié n’aurais-je pas pu éviter qu’un homme sacrifie sa vie et tombe du ciel pour 90 Euros par mois ? Certes non. Mais j’aurais gagné une petite victoire sur l’idée que je me fais de mon rôle de citoyen-consommateur. Car les petits ruisseaux d’idées font les grandes rivières d’idéaux. « Le 21° siècle sera religieux ou ne sera pas » disait (ou aurait dit) Malraux. Cette prophétie est en train de se réaliser sans même que nous le réalisions. Les technologies de l’information sont les nouvelles religions du 21° siècle car elles nous « relient » avec des gens que nous ne connaissons même pas mais avec qui nous pouvons créer des mouvements de pensée et même de foule, pour le pire ou le meilleur (cf. le billet du mois dernier sur les apéros géants de Facebook…). Nous vivons désormais dans un monde globalisé qui nous permet de nous émouvoir des risques psychosociaux subis par les ouvriers chinois qui fabriquent nos mobiles et autres smartphones. Nous pouvons en parler en ligne grâce à Internet, et échanger nos points de vues sur des forums, des blogs, par email… Nous avons désormais les moyens de nous sortir de notre isolement individuel de citoyen-consommateur pour penser et agir collectivement. Nous pouvons nous exprimer sur ce qui nous paraît le plus sacré, i. e. nos idéaux et nos valeurs, notamment sur la vie au travail et ce que nous y attendons. Ces idéaux et valeurs peuvent se propager et se transformer en actes. Paraphrasant un certain Karl M., bien connu en Chine, j’aurais envie de crier religieusement : « internautes de tous les pays, unissez-vous pour que les prolétaires ne tombent plus du ciel en terre communiste (ni ailleurs d’ailleurs…), victimes de risques psychosociaux ! ». Ce billet d’humeur est ma toute petite contribution à cet idéal que j’essaye de partager au quotidien : mieux vivre son travail tous ensemble, en donnant un sens au travail en phase avec les valeurs de chacun et en tâchant que notre capitalisme ambiant soit moins bête et surtout moins inhumain. Mon i-Phone me permettra de vérifier que cette info aura bien été diffusée et relayée sur les réseaux sociaux auxquels je suis relié... Merci quand même Apple, merci quand même France Télécom ! Pierre-Eric SUTTER | |
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VOS REACTIONS |
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Très bon article, mais faut il aller si loin pour trouver un exemple de souffrance au travail ? Les risques psychosociaux sont aussi au coeur de l'organisation de nos entreprises. Faut il souffrir en travaillant ? Le stress est il un composant de la performance ? Julien : Le 17/06/10 à 10h09 | |
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Bonjour, Ce billet est très bien écrit, nous emporte dans une aventure humaine, semble sincère et on ne peut que vous suivre dans votre raisonnement humaniste planétaire mais je suis devenue méfiante avec toutes les pubs qui traînent sur les hubs et il faut toujours éviter d'"interpréter" comme disent les psychologues. Qui peut dire ce que pensait ce chinois avant de sauter de l'immeuble ? Personne. Profitez donc de votre i-phone, ça ne peut pas faire de mal aux chinois. Nos ancêtres travaillaient aussi, enfants, dans les mines ; les longues journées des ouvriers et les heures supplémentaires ont existé et existent encore chez nous et les retraites de misère de nos vieux existent aussi.Profitez de cette terre avec ce qu'il reste de belle nature, voyagez et relativisez avec la vie parisienne. Allez en Chine, vous verrez vous serez impressionné. Régine : Le 10/06/10 à 8h51 | |
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Brillant ! Ca fait plaisir... même la modération de la critique d'Apple m'a plu... Jackie : Le 04/06/10 à 11h07 | |
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Pour paraphraser un dicton bien connu : "il faut travailler pour vivre et non vivre pour travailler". Les hommes ont encore beaucoup à faire dans le domaine du travail et de la valeur sociétale. Mosconi : Le 03/06/10 à 17h12 |