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Facebook, créateur de lien social… et de cirrhose du foie ?
Les producteurs de boissons alcoolisées doivent se frotter les mains. Un canal media assez inattendu (et très certainement non prévu dans leur marketing mix) contribue à accroître leurs ventes, sans coûts publicitaires ni taxes. Il s’agit du leader des réseaux sociaux, Facebook. Car Facebook est devenu en moins d’un an – et à son insu – le plus grand bistro de France. Bistro dans lequel les apéros sont géants – ils réunissent plusieurs milliers de personnes dans les rues de nos villes – et les bitures pas virtuelles du tout. Le lien social serait-il en train de se métamorphoser en France ?

Oui et non. Non parce qu’une fois n’est pas coutume, le lien social français passe toujours et encore par l’alcool, médiateur intemporel de convivialité gauloise ; ces apéros géants ne risquent pas de faire perdre sa place à la France en matière de consommation d’alcool per capita en Europe (5° place juste derrière les hongrois, mais chez eux il fait très froid l’hiver). Oui, parce qu’Internet est en train de révolutionner les modalités du rinçage de glotte comme nous allons maintenant le voir, n’en déplaise aux sobres adeptes de l’eau ferrugineuse et autres réfractaires du Net.

Soit un jeune potache moyen de province, à peine majeur et encore lycéen, en soif de convivialité. Il s’ennuie ferme chez papa-maman, quadras bien tassés, menacés de perdre leur emploi – en passe d’être délocalisé. Comment sortir de ce train-train quotidien, à l’avenir aussi triste que le regard fuyant de ses parents déprimés ? En leur proposant de boire un p’tit coup, maintenant qu’il est majeur ? Certainement pas, ça fait longtemps que les repas ne sont plus arrosés chez papa-maman. Parce que l’alcool ça empêche papa-maman de dormir et ça leur donne du souci. L’alcool ça leur rappelle le bon vieux temps où les pots au boulot c’était toutes les semaines pour fêter l’atteinte des objectifs, le vendredi en fin d’après-midi, avant que ça ne soit interdit par la loi Evin et le DRH. Et puis ça fait pleurer sa mère parce que ça lui rappelle toutes ses anciennes copines, aujourd’hui au chômage longue durée, victimes des vagues successives de licenciement. Et ça énerve son père parce qu’il ne sait pas comment faire pour qu’elle s’arrête de pleurer. L’alcool avec papa-maman, c’est pour les grandes occasions. Mais là tout de suite, il n’a aucune perspective de grandes occasions, ça serait plutôt l’inverse, parce que son bac, c’est mal parti, vu sa moyenne générale. Et puis finalement, ça serait super bizarre de se mettre minable devant ses géniteurs en essayant de mettre un peu de gaieté dans cette vie devenue par trop routinière.

Heureusement, il y a Facebook. C’est génial Facebook. C’est un « réseau social », qu’ils disent les journalistes. On peut y créer des liens avec des gens comme soi ; on partage des photos, on se dit tout et on se dit rien, le plus souvent sans même connaître ces gens. Avec Facebook on rencontre des gens qui vivent et partagent la même routine. Alors on peut rigoler et même se confier, et on oublie un moment cette routine quotidienne. C’est super de voir combien on a d’amis sur sa page Facebook, amis que pour la plupart on ne connaît même pas dans la vraie vie. C’est sûr, Facebook c’est cool mais ça reste quand même vachement virtuel. Parce qu’avec Facebook, on reste derrière son ordinateur, et c’est un peu frustrant ; finalement quand on éteint son ordi, on retourne tout seul dans la routine de la vraie vie, même si on reste connecté en permanence au réseau social grâce à l’interface mobile.

Notre jeune potache se dit que ça serait trop cool de pouvoir rencontrer ces gens-là pour de vrai dans la vraie vie pour étancher sa soif de convivialité. Ca lui permettrait d’éprouver leur soi-disant statut d’ami « facebookien ». Comment faire ? Une idée géniale traverse son esprit juvénile. Faire du neuf avec de l’ancien. Se servir de Facebook pour les inviter à boire un coup dans la rue (on a vu que chez lui c’était difficilement envisageable).

Et ça marche. Le premier apéro géant s’est déroulé le 10 novembre 2009 dans les rues de Nantes, rassemblant 3000 convives, dixit le Monde daté du 30 avril 2010 (NDLR : d’autres sur Internet – des marseillais et nous n’irons pas les contredire – affirment que le 1° apéro s’est déroulé à Marseille en août 2009). Rennes a emboîté le pas le 25 mars dernier avec 5000 participants. 7000 personnes se mobilisées à Brest le 9 avril et il y aurait le même nombre ce 29 avril à Clermont-Ferrand.

Ca marche et ça inquiète les pouvoirs publics qui craignent les débordements. Les préfets sont décontenancés devant ces événements populaires pour lesquels « il n’y a pas d’organisateurs et on ne peut prévoir l’ampleur » sic (NDLR : ils ne doivent pas aller souvent sur Facebook les préfets car les participants déclarent à l’avance leur participation ce qui permet de les comptabiliser, mais bon… les amis « facebookiens » tiennent-ils tous leur promesse de venir à l’apéro ? Va savoir, vu que ce sont tous des ivrognes virtuels…) ! Car il y a un hic. A Nantes, ça a failli virer à l’incident tragique, quelques comas éthyliques et autres arrestations pour ivresse sur la voie publique ayant émaillés la manifestation. Mais somme toute, rien de grave, rien comparé à l’ampleur des échauffourées qui clôturent certains matchs de foot. Certains préfets ont néanmoins pris l’initiative d’interdire ces initiatives – comme à Caen ou à Clermont-Ferrand – en menaçant de poursuites pénales les auteurs de tels appels sur Facebook. Je croyais qu’en France il était interdit d’interdire ???

Nous vivons décidément dans un drôle de pays : on peut souiller sans vergogne les préfectures avec des hectolitres de lait ou des tombereaux de purin dès lors que l’on a pris soin de prévenir le préfet qu’on allait défiler avec des banderoles arborant le nom d’organisations syndicales officielles. Mais on se voit interdire le désir de créer de la convivialité en buvant un petit coup sur la place publique entre inconnus. La confrontation musclée – mais officielle – vaudrait-elle mieux que des rassemblements bon enfant – mais non officiels ? La France s’est-elle bureaucratisée à ce point qu’on ne puisse plus être acteur du « vivre-ensemble » en dehors du contrôle des instances et procédures publiques ? Ce qui est rassurant c’est qu’à défaut de n’avoir pas complètement réduit leur consommation d’alcool, les français ont au moins su prendre le virage des nouvelles technologies...

Ce fait de société fait méditer sur la façon dont on pense la convivialité en France, tant sur la place publique que dans les entreprises – qui se plaignent des « générations Y » accros de nouvelles technos. « Ces jeunes ne respectent plus rien, ils n’écoutent plus les ordres de leur supérieur hiérarchique ; ils consultent leurs réseaux sociaux avant d’obéir ou pour y chercher un nouveau job à la moindre contrariété » me disait un DRH quinqua, décontenancé par le comportement des nouvelles recrues qu’il venait d’embaucher… « On a beau interdire l’accès à Internet depuis leur poste de travail, ils se connectent depuis leur mobile personnel »… Ben oui, ils se sont adaptés au nouveau monde… Les réseaux sociaux, nouvelle forme de survie face à l’ancien monde qui a supprimé l’emploi de leurs parents, cassé les collectifs de travail et survalorisé à l’extrême l’individualisme ?

J’ose à peine mentionner qu’un appel a été lancé sur Facebook pour un apéro géant sous la tour Eiffel le 23 mai prochain, de crainte d’être accusé par le préfet d’incitation illicite à la convivialité pouvant mener à la cirrhose du foie...


Pierre-Eric SUTTER


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VOS REACTIONS

Ah, si seulement on pouvait se rencontrer dans ces apéros sans que le roi de fête soit, dans les faits : l'alcool.
Ce n'est pas convivial, c'est un fléau qui fiche en l'air des vies entières (moralement et physiquement)! Et puis, il y a les dégats collatéraux de l'alcool : la violence, la déchéance et la cirrhose du foie !!!! On peut parfaitement s'amuser (l'expérience me le prouve) : rire, s'éclater sans alcool et sans drogue quelle qu'elle soit.
Si, si essayez... c'est sans la gueule de bois en plus.
Michele01 : Le 05/05/10 à 12h14