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« Terroriser les terroristes »
Les hasards du calendrier sont parfois facétieux. Ce 18 février, deux faits ont retenu mon attention, bien que rien ne semblait les relier. Et pourtant.
  • Robert Pandraud venait de s’éteindre des suites d’une longue maladie à l’âge de 81 ans. Durant la cohabitation de 1986-1988, il avait été ministre délégué en charge de la sécurité auprès de Charles Pasqua, alors ministre de l'intérieur. Il avait dû affronter la vague meurtrière d’attentats islamistes et les assassinats ciblés d’Action Directe. Fort en gueule, la pipe au bec, il s’était rendu célèbre avec cette formule : « nous avons commencé à terroriser les terroristes » pour montrer sa détermination à servir l’état et à défendre la sécurité des français.
  • Le même jour, un autre serviteur de l’état non moins zélé, ardant défenseur du bien-être des salariés, publiait la liste des entreprises ayant engagé des actions en matière de stress au travail. Xavier Darcos, actuel ministre du travail, avait ainsi tenu sa promesse : « name and shame ». Dénoncer les mauvais élèves, valoriser les bons, à l’américaine (NDLR : aux USA, cette pratique est courant depuis le milieu des années 1990, comme le mentionne Philippe Askenazy dans son ouvrage « les désordres du travail »).
La promesse fut tenue, certes, mais ne dura que 24 heures, à la française. Notre courageux ministre du travail dut plier sous la menace de procès d’entreprises mécontentes d’avoir pris un carton rouge. Mais la liste n’a pas été retirée du site du ministère du travail, que nenni. Elle n’a été que quelque peu raccourcie, juste de 80% : exit les cartons rouge (ceux qui n’ont rien fait soit près de la moitié de la liste) et les cartons orange (ceux qui n’ont pas suffisamment fait, soit environ un tiers). Ne reste que les entreprises créditées d’un tampon vert (20% de la liste). Pas de risque que ces dernières menacent le ministre d’un procès : quelle aubaine que ce marketing social gratuit ! Espérons que les syndicats de ces dernières ne viendront pas contester l’avis du ministère et continuer (démarrer ?) le dialogue social en matière de stress au travail à l’extérieur des murs de l’entreprise...

Darcos, Pandraud : même combat ? Il semblerait bien qu’avec cette tactique du « name and shame » on ait « commencé à stresser les stresseurs » si l’on en juge par la réaction des entreprises qui se sont senties clouées au pilori. Certains dirigeants ne croyaient pas que Darcos irait jusque-là et n’ont même pas renvoyé le formulaire d’inventaire des actions de prévention du stress du ministère. Il faut dire que même au sein du gouvernement certains avaient déjugé cette initiative du ministre du travail. Sacré coup de poker : Darcos n’a pas bluffé, il a bel et bien abattu ses cartes rouge-orange-vert, au risque de se mettre à dos 80% des dirigeants d’entreprises de plus de 1000 salariés ! Ira-t-il jusqu’à les faire sanctionner financièrement comme il l’a également promis ?

Certains critiquent le poids de l’Etat dans cette histoire. La prévention du stress au travail est pourtant cadrée par un accord national interprofessionnel (ANI), qui rappelons-le, a été signé en juillet 2008 à l’unanimité par TOUS les syndicats, syndicats de salariés et syndicats de patrons compris. Qu’ont fait les entreprises et syndicats pour décliner cette ANI ? Rien. Ou si peu, si l’on en juge par les 20% d’entreprises qui ont obtenu le tampon vert. Et encore, il avait fallu que le ministre gronde et menace lors du Comité d’Orientation des Conditions de Travail d’octobre 2009.

Il était temps. Dans notre beau pays instigateur des droits de l’Homme où depuis 1968 « il est interdit d’interdire » et où l’on se targue d’avoir un modèle social que le monde entier pourrait nous envier, nous avions pris un sacré retard. Retard au regard des européens qui pour la plupart ont décliné la prévention du stress depuis 2004, mais surtout retard au regard des américains. Et pas un petit retard de 4 ans mais de près de 15 ans : Such a shame ! Considérons ce qui se passe aux USA. Le « name and shame » se pratique depuis qu’Internet existe, et ce sur l’instigation... des serviteurs fédéraux eux-mêmes, i. e. l’équivalent de nos inspecteurs du travail ! En effet, dans le pays du libéralisme, lorsqu’une entreprise abuse du point de vue de sa responsabilité sociale, elle est dénoncée par ses propres salariés et représentants du personnel, les inspecteurs du travail la contrôle et s’il y a matière à le faire, ceux-ci publient leur rapport sur le web ! Illico presto les entreprises ainsi dénoncées font ce qu’il faut pour rentrer dans le rang. Et sans que la productivité ou la rentabilité n’en soient affectées, bien au contraire. De nombreuses recherches scientifiques démontrent depuis près de 40 ans que des entreprises performantes socialement le sont d’autant plus économiquement… Des entreprises comme Nokia l’ont bien compris : elles ont calculé qu’investir 1 Euro contre le stress c’est en gagner 3. Tout le monde a donc à y gagner : entreprises, salariés et au final l’Etat qui doit rendre des comptes sur le déficit de l’Assurance Maladie, plombée bon an mal par 60 milliards d’Euros imputable au stress, soit environ trois fois le montant du trou de la sécu… Vus les enjeux financiers, on comprend mieux pourquoi Darcos a « commencé à stresser les stresseurs »...

Darcos plagiaire des américains ? Sans doute mais pour le meilleur pour éviter le pire du stress. De fait, n otre ministre du travail a impulsé un mouvement inédit en France. En suscitant l’effet « name and shame » il risque d’en laisser plus d’un pantois, particulièrement ceux qui sont enferrés dans leurs certitudes idéologiques, quelles qu’elles soient. D’un côté les syndicats et les inspecteurs du travail, qui en défendant la santé mentale des salariés pourraient se trouver associés à la création de valeur des entreprises (et donc à l’enrichissement de leurs actionnaires) en les pointant du doigt. De l’autre les dirigeants qui pourraient trouver un intérêt financier direct à investir contre le stress et donc à contribuer au bien-être voire au bonheur de leurs salariés. Rentabilité et humanité ne sont pas incompatibles. Comme quoi en matière de stress au travail, le social est dans l’économique comme l’économique dans le social, indissociablement, et qu’il est vain de les opposer...


Pierre-Eric SUTTER


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