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Le syndrome du feu tricolore
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Nous vivons dans un pays décidément bien singulier où l’on règle les interactions humaines à coup de feu tricolore. Le monde du travail ne vient-il pas de se faire offrir par son fringant ministre un feu tricolore tout neuf pour gérer le stress professionnel ? Voyons pourquoi dans notre chère démocratie les rapports entre citoyens au travail et parties-prenantes, qu’elles soient institutionnelles ou organisationnelles, se régulent de la sorte. Soit un carrefour urbain tout ce qu’il y a de plus français moyen. Les voitures y vont et viennent, parfois à toute allure, ne se souciant guère des piétons ou des vélos qui croisent leur trajectoire. Ces derniers pestent contre les conducteurs des premières lorsqu’ils subissent les incivilités des plus dangereux. « Mais que fait la police ? Jamais là quand on en a besoin ! ». Jusqu’à l’accident fatal. Un cycliste renversé. Quelques jours dans le coma. Heureusement, ses jours ne sont pas en danger. L’opinion gronde. Les médias s’emparent de l’affaire. On pointe du doigt ces voitures toutes puissantes, ces automobilistes totalement irresponsables. Ne faudrait-il pas interdire l’accès des automobiles à cette zone urbaine ? Les associations se mobilisent et bloquent le carrefour : « avec leur gros 4X4 polluants, les plus forts écrasent les plus faibles : c’est anti-démocratique ! ». Les commerçants, jamais en reste, poussent leur gueulante et demande réparation à la ville pour les nuisances que cela engendre pour leur commerce : « ceux qui ont le temps de défiler et de bloquer la rue empêchent ceux qui se lèvent tôt et se couchent tard de travailler plus pour gagner plus : c’est anti-démocratique ! ». Sous la pression médiatique et associative, quelques mesurettes sont adoptées. Un panneau « attention carrefour dangereux » est apposé ; la vitesse est réduite à 30 km/h ; des policiers sont mis en faction et verbalisent à tour de bras. Du coup, c’est au tour des associations d’automobilistes de se mettre à pousser leur chansonnette : « nous vivons dans un état policier où l’on n’est pas libre d’aller et venir sans se prendre une prune, c’est anti-démocratique ! ». Quelques semaines après les envolées lyriques des journalistes et des associations de citoyens, le soufflet retombe. Puis quelques mois passent. L’enquête révèle que la responsabilité de l’automobiliste fustigé est mise hors de cause. Mais il n’y a plus un seul journaliste pour reprendre cette information. Que font donc les médias ? « Une telle info n’intéresse plus personne mon brave monsieur », à part l’automobiliste incriminé, qui entre temps est devenu cycliste et qui milite dans une association de protection des 2 roues non polluants, puisqu’on lui a retiré son permis de conduire... Après moult accidents – heureusement pour la plupart sans gravité – et verbalisations, on se décide enfin à poser un feu tricolore sur le carrefour, que seules les voitures respectent, cela va sans dire. Car nous sommes en France, mon brave monsieur, les piétons traversent même quand le feu est vert pour les voitures, le plus souvent en dehors de clous : nous n’avons pas d'origines gauloises pour rien. Les cyclistes quant à eux ne jugent pas utile de respecter le feu rouge, attitudes parfaitement impensables pour les citoyens suisses ou allemands. Transposons métaphoriquement cette historiette au monde du travail. Les derniers mois nous ont donné à vivre un scénario similaire. Gueulantes des salariés et de leurs représentants quant aux conditions de travail, recommandations absconses de certains professionnels du médico-social, réactions molles des pouvoirs publics. Il a fallu que certains suicides sur le lieu de travail soient médiatisés jusqu’à l’extrême pour qu’enfin les institutionnels sortent du bois. D’abord les juges qui ont commencé à sanctionner les contrevenants, cf. plus bas le cas Renault. Puis le ministre du travail, qui sous l’emprise du syndrome du feu tricolore a décidé de noter les entreprises (sans doute une réminiscence de son précédent ministère ?) selon qu’elles se sont souciées ou pas de mettre en place des mesures visant à préserver la santé mentale de leurs salariés : vert si l’entreprise est en règle, orange quand elle peut mieux faire, rouge quand elle n’a rien fait. Que penser de tout cela ? Qu’il est navrant de devoir en arriver là pour que les entreprises réagissent. Pourtant, il est urgent d’agir. Notre beau pays qui s’enorgueillit de son savoir-vivre, ne se distingue-t-il pas par les plus forts taux européens de suicides et de consommation de psychotropes ? C’est sans doute la contre-partie de notre « bon » score en matière de productivité individuelle qui nous place au 2° rang mondial depuis les 35 heures. Certes, certains objecteront que l’on ne se suicide pas plus au travail qu’en dehors du travail et ils ont raison. D’autres diront que de s’occuper de santé mentale ce n’est pas la mission de l’entreprise et ils ont tort. Il est vrai que ce terme de « santé mentale » aux relents de formol éventé est fort peu sexy. Il rappelle « l’hygiène mentale » des années 50, ce qui ne donne pas très envie de s’y mettre. Mais refuser de s’y mettre c’est adopter un raisonnement digne du borgne qui au royaume des aveugles se tire une balle dans le pied. Faut-il attendre le suicide d’un salarié pour se dire qu’il faudrait faire quelque chose ? Ce raisonnement est d’autant plus surprenant qu’il est aisé de comprendre que lorsque les salariés s’épuisent à la tâche, ils sont moins performants. Et ne parlons pas de l’effet dramatique sur l’image d’employeur... Rappelons que le capitalisme paternaliste du 19° siècle est né du constat qu’à force de tuer les ouvriers à la tâche, ils finissaient par mourir ; faute de combattants pour faire tourner les machines, point de production, point de bénéfices. Mêmes les ultra-libéraux les plus cyniques ont intérêt à ce que se mette en œuvre une prévention en matière de santé mentale au travail s’ils veulent pérenniser leurs investissements. Une étude canadienne a montré que la prévention permettait de diviser par 7 les coûts liés aux traitements curatifs. Si l’on en croit cette étude, les entreprises ont donc 7 fois plus de raisons à faire du préventif que du curatif, il y va de la santé mentale de leurs actionnaires ! En deçà de la responsabilité sociale des entreprises, il y va de leur rentabilité. Rentabilité et humanisme ne sont donc pas incompatibles… Certaines entreprises qui se comptent sur les doigts de la main, l’ont déjà compris : Nokia a calculé que lutter contre le stress est une affaire rentable : 1 euro dépensé permet d'en économiser 3 ! En attendant, il y va aussi de leurs obligations, puisque depuis 2002 les entreprises sont soumises à une obligation de résultat en matière de prévention santé au travail. 2002 ! Il a fallu attendre fin 2009 pour que le ministre du travail tape du point sur la table. Pourtant, le seul stress coûte environ 1,5 à 4 points de PIB par an à la nation ! Il y a de quoi faire frémir n’importe qui, directeurs financiers y compris même ceux qui ne lisent pas en cachette « la GRH pour les nuls » et qui ne s’excusent d’être diplômés d’HEC... Nul doute que désormais existera un précédent avec « l’effet Darcos ». Tout récemment, le tribunal des affaires de sécurité sociale (TASS) des Hauts-de-Seine a en effet condamné Renault pour faute inexcusable, après le suicide d’un ingénieur au Technocentre de Guyancourt. Motif : l’employeur n’a pas vérifié « les capacités d’adaptation de ses personnels » à la nouvelle organisation qui prévoit de lancer trois fois plus de modèles de voiture qu’avant. Amende : 500.000 Euros ! Dans ce contexte jurisprudentiel, il y a fort à parier que les juges sous l’emprise du syndrome du feu tricolore regarderont différemment les entreprises subissant un suicide sur le lieu de travail selon qu’elles auront été préalablement marquées au fer – pardon ma langue a fourché – au feu rouge, feu orange ou feu vert. Pierre-Eric SUTTER |
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| VOS REACTIONS |
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Oui, il n'y a pas plus intolérant qu'un automobiliste qui, sortant du parking à pied, et qui passe au passage pour piétons lorsque le petit bonhomme est rouge en manquant de se faire écraser, hurle à l'écraseur qui l'évite de justesse... LEQUEL, "écraseur maugrée" mais quand foutra-t-on des amendes salées à ces irresponsables: il trouve à son tour à se garer et... En France, aussi, on n'est jamais au premier rang des réformateurs, on attend toujours un pays voisin qui a osé prendre une mesure, pour le citer en exemple comme pour brandir un bouclier préventif à la critique. Par exemple France-Info sur son blog sur le Stress, il y a trois jours, s'appuyait sur une longue étude canadienne "sérieuse" qui... =PARAPLUIE OUVERT aux sarcasmes, et aux critiques, c'est l'Université McGuill donc c'est crédible; c'est l'université de Clermont-Ferrand, donc c'est nul. Ah, Gaulois!... Ce qu'il faut comprendre : les patrons sont-ils des petits Napoléons autoritaires, ou bien sont -ils perçus ainsi à cause de l'insécurité de l'emploi ou de la mutation arbitraire ? Anonyme : Le 03/02/10 à 17h26 |
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Délicieux ! Il y a des jours où l'image que l'on nous renvoie ne nous grandit pas ! Félicitations pour ce billet métaphorique d'humeur/humour. Reste que la solution des feux et ce qu'elle génère est au moins aussi désastreuse que le fait de ne pas s'occuper de ces questions. J'attends les bons points et les images... A quand la maturité dans ce pays ? Brard Yves : Le 03/02/10 à 16h59 |