Etudes
 
Evenements
              
Retour à l'accueil

Que pensez-vous de ma conduite ?
A la lecture de la pancarte apposée sur l’arrière du 2 roues qui me précède, mon sang se glace.
    Que pensez-vous de ma conduite ?
    Mobylette n°H XX
    Ligne sécurisée. Communiquez-nous le numéro d’identification de ce cycle au 01 XX XX XX XX
    Société XXXXX, livraison de sushi à domicile

Quoi ? Un numéro sécurisé qui invite à faire par téléphone la délation des salariés de cette entreprise de livraison de sushi à domicile ? Quelle honte ! On se croirait revenu aux méthodes de police des heures les plus sombres de l’histoire de France du 20° siècle... Quel esprit tordu a pu penser que ceux qui téléphoneraient à ce numéro pourraient être suffisamment objectifs pour que leur avis puisse être pris en compte ? Et d’ailleurs, n’est-ce pas un paradoxe schizophrénique que d’inciter le français moyen à se faire le délateur zélé de ces livreurs pressés de livrer leur marchandise alors que ce même français moyen est tout à la fois ce client impatient, susceptible d’engueuler copieusement ledit livreur s’il a dépassé les 30 minutes maximum de délai pour la livraison ?
Après quelques secondes de ruminations passionnées, je réfléchis à ma réaction épidermique. Je réalise qu’instinctivement, je me suis offusqué pour une raison unique : que ce numéro ne serve qu’à dénoncer de mauvais comportements. Il me faut donc peser le pour et le contre. Je relis la pancarte. La question est bien ouverte : « que pensez-vous de ma conduite ? » Force est de constater que cette réponse appelle une réponse large, beaucoup moins univoque que ma réaction initiale : il est tout autant possible de reporter une conduite correcte, voire exemplaire. Qui plus est, on m’invite à « penser ». Une partie du problème m’incombe, il me faut donc balayer devant ma porte. J’ai alors une idée. Et si je téléphonais pour indiquer que la conduite du livreur qui se tient devant moi est tout à fait correcte puisque tel est le cas ? Je me décide à composer le numéro.

Après avoir patiemment appuyé sur tous les numéros du cadran comme me le suggère le serveur vocal, quelle n’est pas ma surprise d’apprendre que la personne qui me répond n’est autre que le « directeur de la communication » (c’est comme cela que cette personne se présente). En poste depuis 2 mois et demi, ce charmant monsieur se confie à moi en m’indiquant qu’à son arrivée dans l’entreprise, il a été tout aussi surpris de constater qu’on faisait porter cette pancarte à tous les livreurs. « Démarche citoyenne » me rétorque-t-il. Ah bon, m’étonne-je ? « Oui, c’est une idée de la Direction, copiée sur les pratiques anglo-saxonnes ; cela évite que nos livreurs adoptent des comportements trop à la marge ». Et que se passe-t-il quand un comportement à la marge est rapporté, m’enquiers-je ? « Si c’est la première fois, on avertit le salarié concerné ; si les comportements se reproduisent, on recadre ». Lorsque je m’inquiète de connaître la proportion d’appels négatifs vs. positifs, je suis rassuré par mon interlocuteur : « la proportion des appels négatifs et positifs se situe à 50/50. » Je me dis en mon for intérieur que finalement les français ne sont pas si délateurs que je l’imaginais ; mais je me ravise aussitôt en me disant que 50/50, c’est exactement la projection statistique des effectifs des avis allant du négatif au positif situés de part et d’autre de la médiane de la courbe de gauss de la population des français moyens qui comme moi ont appelé à ce numéro sécurisé - comprenne qui pourra… Je demande à mon interlocuteur ce que leurs salariés pensent d’une telle pratique. « Ben… on ne sait pas trop, d’abord parce que sur ce genre de job il y a beaucoup de turn over. De plus si on leur demandait directement leur avis en interne, je suis à peu près sûr que leur réponse serait négative… Pour obtenir une réponse objective, il faudrait recourir à un prestataire externe. » Sic !… Cet échange téléphonique m’inspire trois réflexions.

Première réflexion : pourquoi une telle réaction épidermique ? Ma réaction révèle à quel point nos valeurs conditionnent nos opinions et pire, nous aveuglent jusqu’à nous empêcher de considérer d’autres points de vue. Parce que je crois profondément au respect de la liberté de chacun, il m’est apparu inconcevable que ce type de numéro ne puisse servir autrement qu’à faire de la délation. Il est intéressant de noter qu’une valeur, aussi noble soit elle, puisse pousser à des prises de position susceptibles de faire adopter des comportements négatifs : oui je l’avoue, l’idée m’est venue de critiquer dans ce blog cette mesure d’entreprise qualifiée de « démarche citoyenne » (ce qui soit dit en passant m’aurait entraîné à faire ce que je dénonce, la délation de cette entreprise: piètre conduite ! nous sommes peu de choses…). Malgré tout le mal que spontanément j’ai pu en penser, je dois reconnaître que cette mesure peut engendrer du bon (réduire effectivement les comportements excessifs de certains livreurs et éviter des accidents de la route). Je ne peux donc critiquer cette mesure mais je ne peux pour autant la défendre. Ceci ne signifie pas que j’ai sombré dans un relativisme digne de l’âne de Buridan, coincé entre simplisme et angélisme. La réalité est plus complexe que cela : certes, le bon et le mauvais y coexistent simultanément. C’est pourquoi, cette mesure n’est en soi ni bonne ni mauvaise. Ce qui compte c’est la façon dont chacun l’applique ou la fait appliquer au quotidien selon son éthique personnelle. D’où ma seconde réflexion.

Seconde réflexion : morale ou éthique ? Nous vivons une époque formidable, dans une drôle de Société : on y pense de plus en plus à la place du citoyen. En effet, on s’évertue à penser ce qui est bon et mauvais pour lui afin qu’il adopte le « bon » comportement : « un petit clic vaut mieux qu’un grand choc », « fumer tue »… Le message du panonceau « que pensez-vous de ma conduite ? » illustre le fait que désormais les injonctions citoyennes s’immiscent dans le monde des entreprises. Autant de slogans qui montrent que hélas de nos jours « la morale » supplante « l’éthique ». Car l’éthique recommande, alors que la morale commande. Comme si le citoyen et le salarié étaient suspectés de ne pas savoir (pouvoir ?) penser par eux-mêmes, de ne pas savoir ce qui est bon en matière de conduite personnelle. Alors il faut leur suggérer une conduite standardisée mais impersonnelle, la même pour tous. Car dans notre entreprise de livraison de sushi à domicile, tous les livreurs portent cette pancarte dans leur dos, qu’ils soient bon ou mauvais conducteurs. Parce que la Direction estime que c’est « bon » pour eux ? Non, parce que la Direction estime que c’est bon pour ses clients et parce qu’il faut bien se démarquer de la concurrence. D’où ma troisième réflexion, conclusion du présent billet d’humeur.

Troisième réflexion : la confusion des genres « capitalisme » et « Société ». Ce ne sont ni les citoyens ni les salariés qui ont demandé à ce que soit apposée la pancarte sur les 2 roues, mais l’employeur. Le livreur est obligé de (sup)porter cette pancarte ; il ne peut décider de l’enlever, même si son contenu est en conflit avec ses valeurs : il doit se soumettre à la mesure soi-disant « citoyenne » de son employeur, ou se démettre. Les conséquences de cette mesure aboutissent à une double-contrainte pour le salarié livreur qui contribue à augmenter sa mise sous tension et donc son stress : livrer le plus vite possible mais surtout pas trop vite. ??? Mais alors, quelle est la « bonne » vitesse de livraison ? Le livreur doit-il accélérer pour contenter les clients de son employeur qui pourraient le dénoncer parce qu’il n’a pas été assez rapide ? Doit-il ralentir pour éviter de renverser le client qu’il livre parce que celui-ci est justement en train de traverser la rue en dehors des clous ? Ceci pose la question de l’immixtion grandissante de la sphère « capitalisme » dans la sphère « Société ». Certes, le capitalisme apporte nombre de bénéfices au citoyen-consommateur, comme celui de pouvoir se faire livrer des sushis à domicile. Doit-on pour cela lui proposer de jouer le rôle de contrôleur ? Oui s’il y a des abus de conduite. Non s’il y a des abus de délation. Car alors, qui contrôlera les « mauvais » citoyens qui abuseront de leur droit à dénoncer ? Faudra-t-il que s’affiche sur la porte du domicile de chaque citoyen-consommateur une pancarte avec numéro sécurisé invitant tout citoyen-livreur à s’exprimer sur la question : « que pensez-vous de ma conduite ? »


Pierre-Eric SUTTER


Partagez :                              
Pour réagir à ce billet, cliquez ici


VOS REACTIONS

Très intéressant sujet.
Que penser notamment des sites internet de collèges et lycées où apparaissent les noms des profs absents avec plus ou moins de détails ? Le rêve des parents (pointer du doigt tel ou tel) ou les limites de l'éthique et de la communication ?
PRR : Le 07/01/10 à 7h48

Beaucoup plus simplement si cela permet d epargner des vies de conducteurs de deux roues ecervelés ce serait merveilleux .
claude delahaye : Le 06/01/10 à 16h58

mouarf, ça fait longtemps que ce panneau est apposé sur nombre de camions et personne ne s'en est offusqué. pour ma part, j'ai refusé d'entrer dans une boite ou on avait ce type de mentions sur la caisse. on est déjà suffisamment agressé sur la route pour ne pas en plus se prendre une volée de bois vers parce que tu as klaxonné l'abruti qui t'a grillé un stop ou la mamie qui traverse quand le petit bonhomme est rouge.
loupgarou : Le 06/01/10 à 15h11

La phrase de conclusion est tellement juste, et appelle tellement à une représentation, toujours moins irréaliste, d'une société envahie par l'absurde de ses contradictions internes. Un très bon billet d'humeur !
Missure du Monde : Le 06/01/10 à 12h45