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Enthousiasme et proximité, ressorts de la performance
« A France Télécom, la question n’est pas de lutter contre le stress mais de susciter l’enthousiasme des salariés ». C’est par ces propos que Sébastien Crozier résume les enjeux relatifs aux récents suicides de salariés de France Télécom, et par delà les enjeux en matière de santé mentale au travail.
Ces propos méritent qu’on s’y attarde. Parce que non seulement ils tranchent avec la tonalité médiatique ambiante actuelle mais surtout parce que le profil et les idées de leur auteur synthétisent la complexité du phénomène « homme au travail » et leur lot de paradoxes, en ce début de 21° siècle.

Sébastien Crozier est le très médiatisé délégué syndical CFE-CGC/UNSA du CCE du groupe France Télécom. Ce qui surprend quand on se penche sur sa biographie, c’est qu’il a créé trois entreprises avant d’occuper sa fonction de représentation, ce qui est peu commun pour un délégué syndical. On ne peut donc taxer Sébastien Crozier de méconnaître les tenants et les aboutissants de la gestion d’entreprise. Pour preuve, la dernière société qu’il a créée – une start-up Internet – était suffisamment florissante pour qu’elle soit rachetée... par France Télécom !...

Ce passé d’entrepreneur légitimise d’autant plus Sébastien Crozier à tenir des propos critiques (mais constructifs comme on va le voir plus loin) concernant la gestion de la « boutique France Télécom » : « L’équipe dirigeante ne comprend pas qu’avec le mode de management actuel qui poussent certains salariés au suicide, elle détruit plus de valeur financière de l’entreprise qu’elle n’en crée. De 3° opérateur mondial en 1996, France Télécom est devenu 3° opérateur européen en un peu plus de 10 ans. Et qu’on ne me dise pas que c’est la faute aux quelques 70% de fonctionnaires qui composent les effectifs : la France est le pays qui dégage la meilleure marge brute opérationnelle du groupe, et 50% de la totalité du CA du Groupe se fait en France ! La France compense la moindre performance des autres implantations à l’international. Et pendant ce temps, les concurrents étrangers dépassent France Télécom : Vodaphone et Telefonica ont une capitalisation supérieure à celle du groupe ».

« On en vient à regretter l’époque où la plupart des entreprises étaient gérées par les 200 familles » s’amuse presque Sébastien Crozier. « Le capitalisme paternaliste était plus raisonnable que le capitalisme financier. Le capital se transmettait de père en fils, cela assurait une stabilité pour l’entreprise et ses salariés. La mondialisation a dévoyé la logique entrepreneuriale au profit des fonds de pension et au détriment des salariés qui en font les frais ». C’est de son point de vue, la logique qui s’est imposée chez France Télécom : « en tant que Directeur, mon poste actuel, je savais que ma prime variable serait indexée sur l’objectif du plan de suppression de 22.000 emplois. L’atteinte de cet objectif a généré 30% de bonus pour les managers ! Les stock-options permettent de s’assurer à peu de frais l’asservissement des cadres à la logique financière qui se sont mobilisés pour que ce plan soit atteint. Que sont devenues les valeurs jadis défendues par l’état, état qui reste d’ailleurs toujours le 1° actionnaire de France Télécom ? »

Mais pire encore, il ne semble pas y avoir un contre-pouvoir syndical suffisamment à la hauteur de ces enjeux. Sébastien Crozier n’est guère plus tendre à l’égard de ses camarades syndiqués : « Certains syndicats à France Télécom ne sont pas là pour défendre les salariés mais pour protéger leurs avantages corporatistes. Ils ne valent pas mieux que les managers : ils sont dans une logique démagogique permanente qui les empêche de transcender leurs intérêts particuliers pour s’occuper de l’intérêt collectif ». Sic !

Sébastien Crozier renvoie dos à dos managers et représentants syndicaux qui lui apparaissent incapables d’être à l’écoute des intérêts et de la souffrance des salariés, pourtant 2° actionnaire du groupe, juste après l’état et loin devant les fonds de pension !... « Managers et syndicats sont tellement soucieux de leurs intérêts propres qu’ils ont cassé toute dynamique sociale. Plus de proximité, plus de lien social : il n’en faut pas plus pour que les salariés les plus fragiles se suicident ». On n’est pas loin de l’appel du 16 juin 2009 à la « PME attitude » de Laurence Parisot qui exhortait les grandes entreprises à prendre modèle sur leurs petites sœurs les PME en matière de gestion des hommes...

Que faire alors ? « Je suis un enfant du mur de Berlin. J’ai 40 ans ; j’aurai connu 20 ans de vie avant la chute du mur, et 20 ans après. Avant la chute du mur, c’était l’époque de la guerre froide, la possibilité d’une alternative au capitalisme. Le capitalisme faisait certaines concessions, notamment sociales. Si je fais le bilan, je constate que 10 ans après la chute du mur tout a bien changé. Les Télécoms sont passés d’un monde de monopole et de service public à un monde d’oligopole dans lequel l’intérêt commun a été broyé. Pourtant les Télécoms au moment de la chute du mur, c’était une énorme promesse de lien social, de source de connaissance (n’oublions pas que France Télécom a été précurseur de l’Internet avec le Minitel et ce dès 1981), voire de préservation de la vie (le mobile sauve énormément de vie chaque jour en facilitant l’intervention des secours lors des accidents routiers ou en montagne). Désormais les Télécoms détruisent des emplois, de la territorialité (avec les délocalisations) et donc du lien social. Il est urgent que l’état retrouve son rôle d’autorité de régulation pour ce qui est du domaine public et pour que les Télécoms soient plus au service des citoyens français et non de la finance internationale ».

Et Sébastien Crozier de conclure : « Je ne suis pas une star syndicale. Je ne suis que le porte-parole d’un mouvement social de fond. Car les salariés sont à bout de souffle ; ils en ont ras-le-bol, notamment de la financiarisation de leur entreprise. C’est pour ça qu’en tant que syndicaliste ou entrepreneur, il faut construire avec les autres et non lutter contre les autres. Chacun d’entre nous doit apporter sa pierre à l’édifice d’un monde équitable, dans lequel le capitalisme redevient respectueux des autres dimensions sociétales. Il ne faut pas laisser le monopole du monde à un système marchand qui ne pense qu’à spéculer sans investir dans le long terme. C’est pourquoi il faut redonner à l’état son rôle de garant de l’intérêt collectif et d’arbitre dans les équilibres à trouver entre les différentes logiques : économiques, humanistes, environnementales. Seul l’état peut imposer des valeurs qui transcendent les intérêts particuliers. Dès lors qu’on parviendra à favoriser la pérennité du capital plutôt que la spéculation, on arrivera à mettre en place des équipes qui obéissent à d’autre logique que la rentabilité à court terme qui détruit plus de valeur qu’elle n’en dégage ». Et Sébastien Crozier de donner le mot de la fin, en guise de cerise sur le gâteau de la vie au travail : « Entrepreneurs et syndicalistes, même combat ! » Quelle belle manifestation d’enthousiasme et de désir de proximité...


Propos recueillis par Pierre-Eric SUTTER


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GP : Le 29/12/09 à 8h45