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Suicide au travail, mode d’emploi
Prendre un corps social éprouvé par un environnement économique incertain. Le laisser faisander dans une cocotte-minute.
Découper les collectifs de travail. Désosser toute forme de convivialité. S’assurer que les nerfs du lien social ont été bien sectionnés. Faire fondre les effectifs à feu doux.
Emincer l’identité professionnelle des salariés en tronçonnant les métiers. Dévaloriser les anciennes façons de faire en dressant les nouveaux entrants contre les anciens par un jeunisme caricatural.
Séparer les dirigeants des préoccupations quotidiennes avec un hachoir en tranchant dans le vif le corps social à coup de licenciements soudains.
Poivrer le tout avec des axes stratégiques incompréhensibles. Faire dégorger la politique RSE dans le sel des incantations et des promesses intenables.
Etuver les valeurs morales, sociales et environnementales après avoir évidé soigneusement le rapport RSE de sa substance.
S’assurer que les valeurs morales, sociales et environnementales se sont bien évaporées. Après l’étuvage, instiller à outrance les valeurs néo-libérales avec une large rasade de maximisation du profit et de rentabilité outrancière.
Effilocher l’avenir avec les incertitudes économiques, puis râper en larges copeaux. Peler les fruits du contrat social d’antan puis presser avec vigueur les bonnes volontés pour tuer dans l’œuf toute coopération collective.
Avec le jus obtenu, allonger la sauce du temps de travail en délayant les moyens octroyés, jeter les copeaux d’incertitudes dans la sauce. Faire caraméliser pour adoucir l’aigreur des restrictions salariales. Battre à froid les résistances des salariés récalcitrants en isolant les pommes gâtées des autres.
Verser la sauce sur le corps social, cuire à l’étouffé en surchargeant les salariés de travail. Laisser couver les velléités de mouvement social. Arroser à l’eau glacée les signaux d’alertes du burnout, les ignorer en les congelant dans le freezer de l’indifférence.
Lorsque les effectifs ont bien réduit, préchauffer le grill des entretiens annuels à température maximale. Fixer des objectifs incohérents, en veillant à ce qu’ils soient toujours plus importants.
Jeter les objectifs fixés dans l’huile bouillante, faire frire avec les salariés. Touiller avec des ordres et des contre-ordres contradictoires, laisser rissoler.
Laisser égoutter puis enfourner quand le grill des entretiens annuels est très chaud. Cuire à ultra-haute température, mettre au placard les salariés carbonisés qui n’ont pas su tenir leurs objectifs. Mettre sous pression les autres en remettant en cause leur conscience professionnelle, laisser blanchir.
Casser le reste de dynamique de cohésion sociale en demandant aux consultants de hacher grossièrement les possibilités d’initiatives personnelles. Faire en sorte qu’ils ficèlent les morceaux avec de lourdes procédures, en s’assurant qu’ils ont bien serré les nœuds afin qu’aucune créativité collective ne puisse en rejaillir.
Allumer l’usine à gaz de la GPEC pour déclasser les compétences au bain-marie. Porter à ébullition l’employabilité en forçant les mobilités transversales tout en réduisant les progressions hiérarchiques.
Jeter un os à ronger aux représentants du personnel en l’arrosant copieusement d’alcool de NAO. Enflammer l’alcool en s’assurant qu’ils n’auront pas l’autorité de compétence suffisante pour comprendre les enjeux des risques psychosociaux, ce qui permettra aux dirigeants de nier l’existence du stress sans que personne ne puisse le contester. Laisser les managers remonter le minuteur des heures sup’ et retourner le sablier de l’intérim à tout bout de champ. Les détourner de leur rôle hiérarchique de proximité en leur demandant de faire des reporting permanents pour que la sauce du temps de travail attache bien les salariés au fond de la cocotte et rôtisse le corps social.
Demander aux managers qu’ils passent à la moulinette toute forme de reconnaissance pour qu’ils la saupoudrent avec parcimonie sur le corps social, en prenant soin de ne pas différencier les efforts individuels.
Fermer la cocotte-minute en serrant bien le couvercle. Laisser mijoter très lentement le corps social, attendre que le législateur siffle. Surtout ne rien faire quand le sifflet retentit, laisser la pression monter. Quand la pression est à son paroxysme, placer la cocotte dans le four.
Vendre la cuisinière au premier venu sans oublier de verser les 15% de commission aux actionnaires.
Juste avant que tout n’explose, appeler les pompiers, engueuler le SAV qui a vendu la cuisinière, virer quelques lampistes et sauter par la fenêtre de la cuisine sans regarder en arrière, en prenant soin d’avoir bien attaché son parachute doré.


Pierre-Eric SUTTER