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"Alors, heureuse ?"
Souvenez-vous. C’était dans les années 1970. L’insouciance de la fin des trente glorieuses, quelques années après les « événements » de mai 68. En 1972, la France se bidonne de rire en écoutant « la drague », sketch au succès colossal. Sur un slow langoureux, Guy Bedos essaye d’emballer sa partenaire Sophie Daumier en débitant un tas d’énormités machistes (pour les moins de 20 ans, aller sur You Tube pour revivre ce moment d’anthologie de l’humour populaire français, Cliquez ici)

La posture du macho arrogant que joue Guy Bedos se résume depuis par la formule lapidaire : « Alors, heureuse ? ». Pour les tenants du politiquement correct, cette formule exprime toute la certitude du mâle dominant, sûr de son coup et du « bon coup » qu’il croit être (NDLR : rassurez-vous, l’auteur de ces lignes est un homme de sexe masculin qui n’est pas spécialement connu pour entretenir des sympathies particulières pour un quelconque mouvement féministe, exception faite pour certaines de ses membres les plus sexy). Mais la même formule peut laisser à penser que celui qui la clame haut et fort exprime une angoisse de castration liée à son complexe d’infériorité masquant une impuissance latente (NDLR : méfiez-vous, l’auteur de ces lignes est un « psy » qui a parfois tendance à se laisser aller à de l’interprétation sauvage qui fort heureusement, n’engage que lui…).

Quelques viagras plus tard, bien longtemps après les trente glorieuses, la France fait la gueule. L’époque n’est plus au rire gras ni à l’humour mais à la gravité et aux têtes d’enterrement. Il faut dire qu’on ne plaisante pas avec la mort de par chez nous. La France a tellement mal à son travail qu’en ce moment certains travailleurs en viennent à sauter par la fenêtre quand on leur annonce une mobilité forcée. Le travail ne fait pas le bonheur, ça se saurait, même si certains (comme moi) disent qu’il y contribue. Une étude britannique a d’ailleurs établi une carte mondiale du bonheur ; la France se classerait à la 62° place, loin derrière le Danemark qui caracole en première place. Il est urgent de faire quelque chose, tout le monde est d’accord là-dessus. Mais quoi ?

Notre hyper-président national a décidé de s’attaquer au sujet du bonheur des français en confiant les rênes d’une commission au Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz («Commission de Mesure de la Performance Économique et du Progrès Social »). Ce dernier a remis le 14 septembre dernier, ses recommandations à son commanditaire : il faut mesurer le « produit national net » et arrêter de se cantonner au seul « produit intérieur brut ». On en n’est pas encore au « bonheur national brut » du Bhoutan mais ça chemine. Voyons comment, en analysant ce que cette commission propose.

L’objectif consiste à élargir les indices mesurant la richesse d’un pays, au-delà du seul indicateur de production, le fameux et désormais ringard « PIB ». Il faut pour ce faire prendre en compte les activités non-marchandes (par exemple celles effectuées dans le cadre associatif ou familial), évaluer les inégalités sociales, voire la « sustenabilité » (durabilité) dans le temps du bien-être : tout un programme... Se pose alors la question de la mesure du bonheur, surtout quand celui qui en a la charge est un économiste, de surcroît américain (je n’ai rien contre les américains mais il me semble que le bonheur à l’américaine, même s’il se classe en 23° place, n’a rien à voir avec le bonheur à la française ou à la danoise). Tiens ? Je croyais que le bonheur était une question du domaine de l’existentiel, du sens de la vie, donc de la philosophie ? J’aurais imaginé plus congruent de nommer un philosophe à la tête d’une telle commission, non ? Et bien non justement. Car derrière les beaux discours politiques de vouloir le bonheur des français se cache une toute autre réalité. Loin de mesurer le bonheur, le voudrait-on le pourrait-on, il s’agit plutôt de rendre compte de l’économie du bien-être. Et c’est là que le bât blesse. Car en bon économiste qu’il est, Joseph Stiglitz va raisonner comme tel, en se fondant sur des théories (et donc des croyances) liées pour certaines à la « maximisation » de l’homo oeconomicus. Petit rappel théorique : la théorie de la maximisation postule que l’individu est rationnel, que par conséquent il maximise ses choix en fonction d’un intérêt optimal et ce au moindre coût. Ceux qui ont des doutes sur mes doutes n’ont qu’à aller vérifier la composition de la commission Stiglitz : sur ses 15 éminents membres de premier rang, on ne compte pas moins de 5 Prix Nobel d’économie, une flopée de brillants économistes accompagnés dexperts en statistiques économiques dont le directeur de l’INSEE… Pas l’ombre d’un seul philosophe, pas même celle d’un psychologue, d’un psychiatre ou d’un sociologue… Pourtant, on sait depuis au moins Max Weber et même Nietzsche qu’un individu peut adopter une toute autre rationalité que celle de la maximisation de ses intérêts pour celle de ses valeurs : ainsi, l’action de l’économiste et entrepreneur Mohamed Younous, Prix Nobel de la Paix, est « Wertrationell » ; elle est conforme à ses valeurs et non à la taille de son porte-monnaie, pourtant gigantesque, depuis le succès de son institution de micro-crédit qui offre aux plus pauvres de vrais prêts bancaires, qui leur étaient jadis inaccessibles...

Bien. Soit un aréopage d’économistes cherchant à mesurer le bonheur des français. Pour ce faire, calculer les choix économiques que sont supposés faire les individus pour atteindre le bien-être le plus élevé possible. En effet, pour savoir combien les français sont heureux, nos économistes calculent ce qu’ils consomment pour leur bien-être sans se poser la question de savoir si ce bien-être contribue vraiment à leur bonheur (rappelons-le, leur métier c’est de compter, pas de philosopher). Donc le bonheur se trouverait au supermarché en achetant du bien-être, premier postulat. Continuons le raisonnement avec un exemple. Les français achètent des voitures bas de gamme peu gourmandes en essence ? C’est parce que ce type de voitures font leur bonheur, puisque la majorité d’entre eux en ont été les acheteurs effrénés. Inutile de demander directement aux gens ce qu’ils en pensent, d’ailleurs le savent-ils eux-mêmes ce qui fait leur bonheur ? Ben non, justement, c’est tellement intime et individuel le bonheur, et terriblement difficile à exprimer, même à définir (nous tentons tout de même de le définir dans le dossier "mesurer le bonheur au travail"; pour y accéder, cliquez ici). De plus, l’être humain a tendance à se focaliser sur ce qui ne va pas plutôt que ce qui va. Le philosophe Alain ne disait-il pas : « le pessimisme est de nature, l'optimisme de volonté » ? De toute façon peu importe ce débat, ce n’est pas le problème de nos économistes. Car il leur suffira de se pencher sur l’indice des ventes de chaque produit (et non plus celui de leur production) et zou ! le tour sera joué, nos économistes sauront mieux que les gens eux-mêmes ce qui fait leur bonheur. Tandis que pendant ce temps, les philosophes continueront à couper les cheveux en 4 et ce, depuis les pré-socratiques, sans parvenir à se mettre d’accord sur la définition du bonheur. Trop forts ces économistes !

Zut alors. Moi qui circule en Velib, va falloir que j’utilise ma sarkozette et que je lâche ma vieille voiture de quinze ans afin que les économistes de la commission Stiglitz puisse mesurer la taille de mon bonheur… Il faut bien ça si je veux figurer dans le baromètre-national-du-bonheur-des-bons-citoyens-français-qui-consomment. Au détriment du plaisir que j’ai à pédaler dans les rues de Paris les cheveux dans le vent, au détriment de la planète que je vais polluer avec ma petite auto de monsieur-tout-le-monde. Mais grâce à ma participation à ce baromètre du bonheur national, notre président Sarkozy pourra certifier d’ici la fin de son mandat qu’il aura posé à la France la question fatidique : «Alors, heureuse ? »


Pierre-Eric SUTTER