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Sacré travail ! Travail sacré ?
Je reviens de vacances. Courte coupure estivale, propice au ressourcement, loin des soucis du travail : coupure du téléphone, coupure des e-mails, coupure de la TV. 15 jours tranquille pendant lesquels les ballades dans la nature ont alterné avec farniente et lectures. Rien de plus banal que cette coupure, mais ô combien délectable, non seulement pour recharger les batteries mais aussi pour donner un sens à la période de travail précédente : celui d’un repos bien mérité après le devoir accompli. Après une année pleine comme un oeuf à courir après le temps, cette période de congé offre une véritable rupture de rythme et une suspension du temps, bref que du bonheur...

Sauf que subrepticement, sans que je m’en aperçoive, le travail est revenu s’immiscer dans cette coupure. Non pas à la manière de ces nostalgiques du boulot qui, au bout de 48 heures de vacances ne sachant plus quoi faire de leur temps, rallument leur mobile ou leur ordinateur portable ; non, loin s’en faut. Cela s’est produit en plein farniente alors que je lisais un livre, qui a priori n’a rien à voir avec le travail, je vous en laisse juge : « Le sacré et le profane » de Mircea Eliade, un grand classique de la sociologie structuraliste des religions (je vous avais prévenu, mes lectures sont de vraies coupures d’avec le travail...).
Je vous livre l’esprit de l’ouvrage en quelques mots : l’homo religiosus primitif vit dans un monde sacré qu’il délimite du reste du monde qui demeure profane parce que sans manifestation divine. Ce monde sacré est en effet pour lui un ensemble de manifestations des dieux, à l’origine de ce monde, qu’il vénère. Ainsi, une pierre est sacrée parce qu’en plus d’être un objet minéral inerte elle lui enseigne les vertus de dureté, de stabilité et de durée. Un arbre est sacré parce qu’en plus d’être un objet végétal il symbolise les mystères de la vie qu’il peut apprendre à connaître pour mieux les vivre : la naissance (du néant vers la vie), la mort ( de la vie vers le néant) et la renaissance (accès à un nouveau cycle). L’ensemble de cette connaissance du sacré est transmis par les mythes qui révèlent, par le récit, la vérité des origines, donc la réalité, de ce qui c’est arrivé réellement, de ce qui a commencé à être, au commencement du monde, lors de sa création par les dieux. En somme, rien qui n’ait à voir avec le travail en entreprise, je vous l’avais bien dit...

Et pourtant. Car je tombe soudain sur ces lignes : « Rien de ce qui appartient à la sphère du profane ne participe à l’Être puisque le profane n’a pas été fondé ontologiquement par le mythe, il n’a pas de modèle exemplaire. (…) Le travail (…) est un rite révélé par les dieux ou par les héros civilisateurs. Aussi constitue-t-il un acte réel et significatif. Comparons le avec le travail (…) dans une société désacralisée ; ici il est devenu un acte profane, justifié uniquement par le profit économique. (…) On poursuit la nourriture et le gain. Vidé de symbolisme (…), le travail (…) devient à la fois opaque et exténuant : il ne révèle aucune signification, ne ménage aucune ‘ouverture’ vers l’universel, vers le monde de l’esprit. (…) Ce que les hommes font de leur propre initiative, ce qu’ils font sans modèle mythique appartient à la sphère du profane : aussi est-ce une activité vaine et illusoire, en fin de compte irréelle. Plus l’homme est religieux, plus il dispose des modèles exemplaires pour ses comportements et ses actions, (…) plus il s’insère dans le réel, et moins il risque de se perdre dans des actions non-exemplaires, « subjectives », et, en somme, aberrantes. »

Dans le contexte actuel de montée en puissance d’une vie au travail qui pour certains semble vidée de tout sens puisqu’ils en viennent à mettre fin à leur vie pour mettre fin à l’absurdité de leur travail, ces lignes écrites il y a plus de cinquante ans (en 1956) résonnent étrangement à mes oreilles. Puisque le sens de l’Histoire actuelle est à la sécularisation, puisque désormais la Société et puisque la plupart des sociétés renoncent à donner du sens au travail, rôle jadis dévolu aux religions, c’est à chacun de travailler sur ce sens pour éviter de sombrer dans l’absurdité ou le vide existentiel : le sens du travail ne peut s’envisager sans travail sur le sens. Et il n’est pas nécessaire de faire machine arrière jusqu’à l’époque de notre homo religiosus primitif. Il est possible de travailler sur ce sens en refondant sa propre « mythologie au travail », particulièrement par un travail sur ses valeurs. Par ce travail sur les valeurs, l’individu et par delà les collectifs du travail peuvent (re)trouver le sens à donner à leur travail.

En ces temps de crise où la valeur fondatrice de l’homo oeconomicus (la maximisation du profit) est remise en cause, les entreprises ont intérêt à favoriser ce travail sur les valeurs humaines. Parce qu’humanisme et rentabilité ne sont pas forcément incompatibles, loin s’en faut, les entreprises ne pourront plus créer de valeur économique sans la prise en compte des valeurs sociales. Celles qui l’auront compris susciteront ce travail sur le sens sans chercher à l’imposer. Ni encore moins chercher à imposer leurs valeurs dites « d’entreprise ». Les valeurs ne s’imposent pas, elles se partagent. C’est d’ailleurs par le partage que vient la richesse, rarement le contraire.



Pierre-Eric SUTTER