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Et vive le pilotage stratégique !
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| J’ai rarement aussi vite serré autant de paluches qu’en le suivant ce matin dans son tour des ateliers. Communication à haute densité. A l’un, il demande des nouvelles du petit ; à l’autre, comment ça s’est passé ; à un troisième, il file une info ; félicitations à un autre encore pour ce qu’il a fait hier, « parce qu’il fallait le faire » ; un ancien l’interpelle : on ne veut pas lui payer 300 euros auxquels il a droit sur sa prime de retraite ; « montrez-moi ça » ; coup d’œil sur les papiers ; la demande a été mal faite ; « faites-moi un photocopie, et vous me l’apportez ». Retour dans son bureau. Il s’enfonce dans son fauteuil. Il me parle des uns et des autres comme s’il les connaissait depuis toujours. Il évoque un problème : le restaurant interentreprises est trop loin de l’usine ; les gars n’ont pas le temps de s’y rendre ; ils réclament des chèques déjeuners ; mais ça ne dépend pas de lui ; et le siège s’y oppose. Il s‘inquiète aussi des projets qu’il sera chargé de mettre en œuvre. Le siège est loin. Il faut s’adapter à l’évolution du marché, à la concurrence. Il en est bien persuadé. Mais est-ce raisonnable de vouloir mettre en œuvre des projets tout ficelés et qui ne prennent pas en compte les réalités du terrain ? Comment l’expliquer aux gars ? « Qu’ils viennent donc le leur dire, eux ; c’est facile de lancer des projets, quand on est dans son bureau et qu’on n’a pas à le faire soi-même ». Suit une bordée de noms d’oiseaux. « Surtout, vous ne me citez pas, hein, je compte sur vous ? » Les gars, effectivement, sont tétanisés devant le projet, tout au moins de ce qu’ils en savent, ou plus précisément encore, de ce qu’ils croient en savoir (ils ont lu les tracts du syndicat). « On n’y arrivera jamais » ; « et mes horaires, là-dedans, qu’est ce qu’ils vont devenir, mes horaires ? » Avec une crainte majeure : « ce qu’ils veulent, c’est supprimer des emplois, mais ça, ils ne veulent pas le dire ». Et tout ça pour quoi ? Silence. La crise, est-ce que ce ne serait pas un prétexte ? Bon, d’accord, il faut s’adapter. Mais puisqu’ils veulent faire des économies, pourquoi ils ne tiennent pas compte de nos idées. Parce qu’on en a, des idées. On les voit bien, les gaspillages. Pourquoi ils ne nous écoutent pas, à vouloir tout savoir ? Alors, faire grève ? La grève, c’est le passé, et de toute façon, ça ne sert à rien. Les syndicats ne sont plus dans la course. Ils se battent (quand ils se battent) pour une entreprise qui n’existe plus. Et donc, que faire ? Il y en a qui attendent. La retraite. La fin de la journée. Le jour où on y verra plus clair. La pause pour aller fumer un clop. Mon interlocuteur, calé dans son fauteuil, il sait que c’est ça, qu’ils pensent, les gars. Et il n’est pas loin de penser la même chose. Mais ça, il ne peut pas le dire. Arrive l’ancien avec la photocopie de ses papiers. Encore une embrouille à démêler. C’est son boulot. Tous les matins, remettre sur leurs pattes une bande d’éclopés de la vie, qui ont le moral dans les talons et trente-six bonnes raisons pour ça. Pourquoi le fait-il ? Cela, c’est son secret. Peut-être pour mettre un peu d’humanité dans un monde de brutes, sachant que sinon, ça ne pourrait pas marcher et que, justement, il est payé pour que ça marche. « Bon, on m’attend, excusez-moi ». « Et ensuite, il faudra que je me mette à ce foutu reporting et à ces chiffres dont ils s‘imaginent que c’est là-dessus qu’ils peuvent s’appuyer pour comprendre la situation. Pilotage stratégique, comme ils disent ». Hubert Landier |