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La sortie de crise ne passera pas par un perfectionnement de la diligence
Prenez une diligence, mettez là sur deux rails en fer, accrochez-en plusieurs bout à bout et placez le tout à la remorque de l’une de ces machines à vapeur, comme on en construit depuis peu, qui servira ainsi de locomotive. Cela formera un train. Ainsi conçu au départ, ce train, en quelques années, changera de forme ; les diligences d’origine prendront l’aspect de wagons de chemin de fer. Et sur les routes, celles-ci auront finalement disparu. Le chemin de fer, malgré les critiques de départ (les poumons des voyageurs n’allaient-ils pas exploser, à cette vitesse phénoménale de 100 km à l’heure ?), se sera imposé. Les diligences, on les trouve désormais dans les musées.

Je crains que beaucoup de dirigeants politiques ou de chefs d’entreprises, face à la crise, ne prennent avec ardeur la défense des diligences. Considérons l’industrie automobile. Il faut, paraît-il, la sauver. On parle beaucoup du moteur électrique. Mais s’agit-il d’une technique d’avant-garde, ou d’une technique d’arrière-garde ? Il n’est pas certain que l’avenir donnera raison à l’automobile, même électrique, pas plus que le passé n’a donné raison à la diligence. Quelque chose de nouveau s’inventera. Et j’ajouterai : quelque chose de nouveau s’invente probablement déjà, mais ailleurs dans le monde.

De bons esprits ont défendu la diligence, dont le caractère indispensable va de soi, contre le train, cette utopie horrifiante, comme de bons esprits défendent aujourd’hui la voiture automobile, et ceci pour plein de bonnes raisons, et notamment la défense de l’emploi. Le problème, c’est que cette noble préoccupation fait obstacle à l’imagination. En cherchant à améliorer ce qui existe déjà, on s’interdit de penser ce qui pourrait en prendre la place d’une façon radicalement différente. Bien entendu, les défenseurs de ce qui existe déjà ont non seulement de bonnes raisons, mais encore de bons moyens pour se faire entendre. J’imagine ce que devait être le lobby des fabricants de diligences et l’influence du syndicat des cochers.

Point de vue respectable, mais qui nous détourne d’une vision prospective. Je serais tenté d’affirmer que le chemin de fer se sera imposé d’abord là où le lobby des diligences était le plus faible. Or, j’observe qu’en France, les multiples lobbies qui convergent autour d’une défense du statu quo dominent nettement la scène politique, syndicale, économique et médiatique. Il s’agirait seulement de fabriquer des diligences plus vastes et plus sures, non de chercher des moyens de se déplacer plus appropriés et plus conformes à l’état de la technique. Tout au plus imagine-t-on d’équiper l’automobile d’un moteur électrique.

Ceci n’est évidemment qu’une image. Je n’ai jamais possédé d’automobile, mais j’en apprécie beaucoup l’usage ; il m’arrive d’en louer une et je prends fréquemment le taxi. Ce qui est en cause, au delà de ce cas d’espèce, c’est évidemment notre attitude d’esprit face au changement. Beaucoup l’envisagent les yeux rivés sur le rétroviseur. Ils ont trop d’intérêts et trop de certitudes à préserver. Ils ont l’air raisonnable et sont prêts à refaire, mais mieux, ce qui nous a conduit à la situation actuelle. Prenons un exemple plus récent que le temps de la construction du Paris-Orléans. Souvenez-vous : c’était il y a vingt cinq ans ; les dirigeants d’IBM, du haut de leur « leadership » « incontesté », considéraient sans états d’âme que ce jeune bricolo qui avait imaginé dans son garage de mettre au point un « ordinateur personnel » qui allait « changer le monde » était un fou sans aucun avenir. On connaît la suite.

J’ai tendance à penser que c’est ce genre de fou qui nous sortira de la crise actuelle, loin des certitudes de tous les bonimenteurs qui encombrent le débat officiel sur ce qu’il faudrait faire.



Hubert Landier