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Le jour viendra
« Avant de les rencontrer, je n’étais qu’un petit con. Rien dans la tête. Résumons. Mes parents ne m’ont pas appris grand chose. D’abord, je ne les voyais jamais. Rétrospectivement, j’ai mal pour mon père de s’être laissé exploiter comme il l’a fait sans rien dire pendant des années. C’est sans doute à moi de le venger. A l’école, disons que ça a été un peu la galère. J’en suis quand même sorti avec un papelard qui m’a permis d’entrer dans la boîte où je suis. Opérateur posté. Le salaire n’est pas mauvais et la sécurité de l’emploi, comme ils disent, est assurée.

Ce qui n’est pas assuré, c’est mon avenir. Vous me voyez, toute la vie le nez sur un écran, à vérifier des data, comme ils disent, et à respecter des procédures ineptes ? Les chefs, n’en parlons pas. D’ailleurs, on ne les voit jamais. Les syndicats, des pourris. Le délégué, toujours content de lui, confortablement installé dans ses certitudes et son petit confort. Une honte pour le mouvement ouvrier. Rien d’autre à espérer qu’à se faire chier. Et ça pendant que d’autres (et ça je le savais déjà) s’en mettent plein les fouilles. Je n’avais pas envie de reproduire l’histoire de mon père, mais je ne savais pas comment m’en sortir.

Et puis, je les ai rencontrés. Un hasard. Un gars sympa qui passait et qui m’a laissé une feuille. Je l’ai revu, on a parlé. Peu à peu, il m’a initié. Peu à peu. J’ai commencé à les aider pour les collages d’affiches. On avait une réunion une fois par semaine, le soir. De temps en temps, il y avait un gars qui venait, qu’on appelait Max, il nous passait les consignes. J’ai beaucoup appris. J’ai commencé à comprendre. L’exploitation capitaliste, la lutte des classes, la lutte contre le révisionnisme et tout. La nécessité d’en finir, de préparer l’avenir. Comment s’appuyer sur les revendications pour amplifier les luttes et travailler à leur convergence. Désorganiser le système.
Provoquer le moment où tout ça tombera.

Bien entendu, on ne fait pas une omelette sans casser des œufs. Ils m’ont fait lire « Leur morale et la nôtre ». Ils m’ont appris à me montrer discret, et ils m’ont même fait adhérer au syndicat. Bien entendu, je leur rapportais chaque semaine ce qui se disait à la CE. Mon blaze : « Ramponneau », en mémoire des martyrs de la Commune. C’est vrai qu’il faut faire attention : les keufs sont partout, et je sais qu’il y en a au syndicat. Quand on a décidé de notre action, on n’était que sept à être au courant. Et ça a été plus qu’une réussite. En un quart d’heure, on avait dévasté l’agence. Trois ordinateurs foutus. Les fichiers perdus. Les dossiers anéantis. On en a un peu parlé dans la presse, mais pas trop. C’est pas ça qui importe. Depuis, on se tient à carreau. On sait qu’ils cherchent à savoir qui a fait le coup. Mais ça donne des idées à d’autres. « Enfin, on s’amuse », m’a dit un petit jeune. J’ai eu envie de lui dire : enfin une perspective d’avenir. Je l’ai pris à part et je lui ai remis une feuille. Je le reverrai. On va le tester et s’il est bien, on l’intégrera.

Et c’est comme ça que le jour viendra. J’aurai vengé mon père. Et on se sera bien amusé au passage ».



Propos apocryphes recueillis par Hubert Landier