| Se promener par les rues de Bagdad
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| J’aime la haute figure de Hârûn ar-Rachîd, le cinquième calife de la lignée des Abbassides. Hârûn ar-Rachîd, parfois, décidait le soir de s’en aller promener en la ville de Bagdad. Suivi de son grand vizir, Ja’far le Barmécide, et de son porte-glaive, il se déguisait alors en marchand et quittait le palais par une porte dérobée. Il allait au hasard, flânait sur les marchés et se mêlait aux conversations. Passant devant une maison bruissante du bruit d’une fête, il lui arrivait même, se faisant passer pour un voyageur venu de loin, de s’inviter et de participer aux réjouissances, acceptant du maître des lieux une coupe de vin ou deux. Il en apprenait alors de belles. Et quelquefois, devant un cas particulièrement injuste, on en appelait devant lui à l’autorité du Calife, regrettant qu’il fût si lointain. Rejetant alors son capuchon en arrière, il se faisait connaître, provoquant la stupeur et l’effroi, et il rendait sa justice. Tel était Hârûn ar-Rachîd, le Maître de Bagdad. Et je me prends parfois à rêver que nos modernes dirigeants de grandes entreprises en feraient autant. Ils se mêleraient à la foule, à l’occasion de la fête annelle du personnel, ou bien, à la cafétéria, placeraient leur plateau au hasard d’une table et s’introduiraient dans la conversation. Et ainsi, eux aussi, ils en apprendraient de belles. Au lieu de quoi, isolés dans leur bureau, perdus dans leurs illusions, ils s’imaginent l’entreprise qu’ils dirigent telle qu’elle n’est pas. Moyennant quoi ils se trompent sur l‘état d’esprit des salariés et, d’une façon plus générale, sur la façon dont ça se passe. Il est vrai qu’ils se tiennent en principe informés par la chaîne de leur encadrement. Les représentants du personnel tiennent pour leur part à leur exprimer ce qu’ils disent être les doléances des salariés. Reste à voir si ce compte-rendu est fidèle. Venant des uns comme des autres, j’ai parfois quelques raisons d’en douter. Les cadres, bien souvent, n’osent pas dire tout haut ce qu’ils voient autour d’eux, et même ce qu’ils pensent tout bas. Il y a aussi ce qu’ils ne voient pas ou ne veulent pas voir. Quant aux délégués, ils présentent un plaidoyer qui souvent ne reflète que de très loin le point de vue de leurs mandants. De sorte que les salariés ne parviennent pas, quand il le faudrait, à se faire entendre. Et surtout. Et surtout, il faut, pour entendre, en avoir la volonté. Cette volonté, certains dirigeants ne l’ont pas. Ils ne s’intéressent pas à ce que pensent les gens. Sans doute, face à un emploi du temps surchargé, ont-ils mieux à faire. Sans doute aussi y a-t-il là un certain mépris pour le vulgum pecus. Mais viennent parfois les temps difficiles. Et le vulgum pecus, sur lequel il faudrait alors pouvoir compter, ne réagit pas comme ils l’auraient imaginé, encore moins comme ils l’auraient souhaité. On le voudrait proactif, il ne réagit pas. On voudrait qu’il « adhère », il reste sur son quant à soi. On voudrait qu’il accepte (au moins provisoirement), il refuse. Et c’est alors que le dirigeant se découvre seul. Seul et loin de tous. Isolé au milieu de sa cour. Ne sachant pas ce que veulent les gens, ce que peuvent les gens, ce que sont les gens. Seul et démuni face à l’adversité. Certes, affirmant cela, je me sais injuste. Certains dirigeants, à leur façon, suivent l’exemple de Hârûn ar-Rachîd. Ils se tiennent à l’écoute. Et donc, quand la situation l’impose, ils savent ce qu’il faut dire. Ce sont de vrais patrons et, d’une façon ou d’une autre, ils se sortiront de la crise et leur entreprise avec eux. Mais les autres ? Hubert Landier |
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