Les Martiens et les hommes préhistoriques
Dans cette agréable salle de cours qui s’ouvre sur un espace vert qui pourrait presque passer pour un jardin japonais, je suis confronté à un mur. Un mur fait d’une quinzaine d’ordinateurs ouverts sur trois rangs. Derrière chaque ordinateur, un étudiant ou une étudiante. Surtout des étudiantes, d’ailleurs.

Des étudiants qui pourraient passer pour héroïques, compte tenu de la journée qui les attend. « Représentation du personnel et relations sociales dans l’entreprise ». Bon, il faut bien, c’est dans le programme. Comme quoi il n’est pas vrai que toutes les grandes écoles de gestion négligent la dimension humaine.Des étudiants qui pourraient passer pour héroïques, compte tenu de la journée qui les attend. « Représentation du personnel et relations sociales dans l’entreprise ». Bon, il faut bien, c’est dans le programme. Comme quoi il n’est pas vrai que toutes les grandes écoles de gestion négligent la dimension humaine.

Ils sont attentifs, ou tout au moins, ils semblent attentifs (j’ai des doutes sur ce qu’ils peuvent bien pianoter sur leur fichu ordinateur). En tout cas, ils sont calmes. Et moi, pédagogique, j’essaye de les intéresser. Je fais de la maïeutique. « Par exemple, vous, les étudiants, si vous avez un problème avec la Direction de l’Ecole, qu’est ce que vous faites ? » J’imagine qu’ils vont me dire « bureau des étudiants », « envoi d’une délégation », « recherche d’une solution », « concertation », etc. Non, surprise générale : « quel problème ? »

Je passe à la vitesse en dessous. Ils ne voient pas quels problèmes. Donc, j’insiste : « par exemple, si les heures de cours ne conviennent pas, ou si ça devient vraiment mauvais à la cafeteria… ». Et là ils réfléchissent. Dur. La réponse vient du fond de la salle. Elle est évidente. Et là, question maïeutique, j’ai clairement tout faux :

- « ben si y a un problème, on envoie un mail à l’administration, non ? »

Et vous voulez ensuite, Monsieur le professeur et cher ami, que je leur parle du rôle des délégués, des traditions syndicales, de l’importance de la représentation collective du personnel, de la réforme de la représentativité. J’ai sans doute l’air décontenancé et ils me regardent tous avec des yeux ronds.
« Ben quoi, on a dit une bêtise ? »

Voilà. Au fond, il y a deux mondes différents. D’un côté, les délégués, un peu vieillissants, Code du travail sous le bras, forts de leurs certitudes et installés dans leurs bon droits. Parfois dévoués, parfois opportunistes ; parfois compétents, parfois moins, ou même pas du tout. De l’autre, les jeunes, campés derrière leur ordinateur, plutôt heureux de vivre, capables de toute envoyer promener s’ils ont le sentiment qu’on se fiche d’eux comme de subir avec une totale passivité un cours de six heures sur un sujet qui ne les concerne pas. Deux univers mentaux étrangers l’un à l’autre.

Pour mes étudiants, les syndicalistes, se sont clairement des hommes préhistoriques aux mœurs étranges et pittoresques. Et je me dis que pour les syndicalistes, les jeunes, ce sont des martiens, dont on ne sait pas ce qu’ils veulent dire et ce qui les anime. Et entre les deux, l’entreprise.

Qui a raison, qui a tort, je n’en sais rien et là n’est pas la question. La question, c’est qu’on est en train de changer d’univers et que certains comportements ou certaines fonctions qui semblaient aller de soi se trouvent bousculés. Il va falloir se demander si ces fonctions ont encore une raison d’être. Et si elles en ont une, il va falloir imaginer comment elles vont pouvoir être réinventées.

Les syndicalistes en sont-ils conscients ? Peuvent-ils se faire entendre des jeunes ? Ma réponse est : oui, ils peuvent. Mais il faut pour cela qu’ils sachent faire preuve d’humilité, qu’ils s’abstiennent de « faire la leçon », de se présenter en parangons du bien et du mal, qu’ils se contentent de dire ce qu’ils ont essayé de faire, d’exprimer les valeurs qui les animent. Et alors, le silence se fait. Et quand, cher Christian, tu termines ta présentation aux étudiants du mastère RH de Paris V en affirmant « qu’il faut se parler, se parler et que plus c’est difficile, plus il faut se parler », ils t’applaudissent parce que tu as fait passer un message humain, tout simplement, et que l’entreprise a besoin d’humanité.

Simplement, qui prendra la relève ? Toi, je sais que tu y as pensé, mais les autres ?




Hubert Landier


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