| L’histoire de l’oie qui spéculait à la Bourse du maïs
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| C’est une oie très belle et très intelligente, le port altier, le ventre rebondi, à la démarche sûre d’elle-même. Dans le troupeau, où elle jouit d’un grand prestige, elle a la réputation d’être une fine prévisionniste. La préoccupation principale au sein du troupeau porte sur les relations avec les humains. L’humanité s’incarne en la personne d’un gentil fermier qui vient chaque matin, sourire aux lèvres, avec une bassine de maïs sur laquelle ces dames (les oies) se précipitent goulûment. Le sujet d’inquiétude porte sur l’évolution de la quantité de nourriture qui sera ainsi distribuée. Notre oie prévisionniste, donc, a fait des statistiques sur trois ans, qui montrent clairement que la quantité de maïs tend à augmenter de 12, 5% par an avec des écarts journaliers de plus ou moins 5 %. A partir de ces données, qui présentent un caractère incontestablement scientifique, il est donc possible de spéculer avantageusement à la baisse ou à la hausse. Il s’est toutefois produit quelque chose de rigoureusement imprévisible dans l’univers des oies. Un matin (c’était un peu avant Noël), le gentil fermier est arrivé avec un sourire encore plus épanoui que d’habitude, mais il avait à la main non pas une bassine de maïs - mais un couteau. Fin de l’histoire. Je l’emprunte à Nassim Nicholas Taleb[1] , qui la tient lui-même de David Hume. Taleb, qui enseigne à la New York University après avoir été trader, raconte aussi son séminaire sur le risque dans un casino de Las Vegas. Il y a entendu le témoignage des casinotiers. Les casinotiers ont tout fait pour maîtriser le risque. Toutes les martingales possibles ont été prises en compte ; les tricheurs sont soigneusement fichés et interdits de jeu ; les systèmes de surveillance sont drastiques, les consignes que suivent les croupiers extrêmement précises et il y a des caméras partout. Donc le risque est sous contrôle. Il est sous contrôle sauf que le casino où se passe le séminaire a failli faire faillite. L’artiste vedette du spectacle de music hall a eu la jambe dévorée par un tigre ; un entrepreneur mécontent de n’être pas payé a voulu plastiquer les piliers sur lesquels repose le casino pour se venger ; un aide comptable de toute confiance, pour une raison inconnue, a omis, depuis dix ans, de faire les déclarations fiscales obligatoires sur les gains au jeu et le casino a failli être fermé pour fraude fiscale ; et pour couronner le tout, le propriétaire a puisé dans la caisse afin de payer la caution aux malfrats qui avaient enlevé et séquestré sa fille. Vous êtes suffisamment intelligent pour qu’il ne soit pas besoin de vous faire une tartine sur la philosophie de cette histoire. Le risque se trouve toujours là où on ne l’attendait pas (par exemple, dans les confortables bureaux d’une tour de Manhattan… Passons). Il faut donc se préparer à l’imprévisible. Je vais vous dire comment je m’y suis personnellement préparé. Il se trouve que je suis peintre à mes heures et que j’en ai tiré quelques leçons. L’acte de peindre ne se passe jamais comme on l’avait prévu. Il y a cette saloperie de bleu de cobalt qui se met à dégouliner et le vermillon qui manque alors qu’on croyait en avoir racheté la semaine dernière. Sans compter ce coup de fil inattendu de mon comptable qui m’a fait sursauter et qui a provoqué une grande embardée (irrattrapable) là où il ne fallait pas. A partir de là, il y a deux solutions. Ou bien maudire le bleu de cobalt et le comptable (surtout le comptable), puis essayer de tout reprendre à zéro. Ou bien faire avec. Et là, on peut découvrir (et mettre en valeur) des trucs totalement inattendus. Quand, plus tard, au moment du vernissage, on vous demandera comment vous avez imaginé « cette sorte de grande balafre qui donne son rythme à l’espace », vous prendrez un air inspiré et vous éviterez de parler du comptable. C’est ce qui s’appelle la créativité : l’art de chevaucher le hasard afin d’en tirer parti au mieux. Parlons maintenant de la crise. Il y a ceux qui se lamentent parce que ça ne s’est pas passé comme ils l’avaient prévu. Ben non. Et il y a ceux qui se disent que tout ça va être bien intéressant à suivre, qu’il va y avoir des losers (les précédents) et des winners. Autrement dit, qu’il va falloir jouer avec les opportunités qui vont se présenter, et ces opportunités se situeront très probablement très à l’écart des sentiers battus, de ce qu’on entend à la télé, de ce qu’on lit dans les journaux et également de ce qu’on écrit dans les blogs. Hubert Landier [1]Le cygne noir, la puissance de l’imprévisible, tr. fr.Les belles lettres, 2008. |
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