Mon métier ? Chasseur de fantômes.
« - Vous dites : chasseur de fantômes ?

- Oui, chasseur de fantômes, mon métier est : chasseur de fantômes. Ils sont particulièrement nombreux, dans les entreprises, et ils y empoisonnent la vie des gens. Naturellement, si vous expliquez à un ingénieur normalement constitué qu’il y a un fantôme qui se ballade dans son usine, il va vous rigoler au nez et appeler le Samu. C’est pourquoi il faut le lui expliquer avec précaution. Dans sa tête, un fantôme, c’est un être livide, qui se promène la nuit, habillé d’un drap blanc, dans le donjon d’un manoir écossais. Evidemment, ce n’est pas du tout ça, un fantôme.

Un fantôme, c’est l’esprit du mort qui n’a pas été enterré selon les rites, dont le deuil n’a pas été fait, et qui continue à hanter les lieux où il a vécu ; il s’empare de l’esprit de ceux qui l’ont connu et il les tracasse sans qu’ils soient capables de dire d’où vient leur mal-être. J’ai connu, par exemple, une usine, où régnait une atmosphère pesante ; le directeur (un ingénieur) ne parvenait pas à déterminer d’où venait la sourde agressivité que l’on sentait à l’encontre de l’encadrement. Il a fallu que je procède à de longues investigations avant de découvrir l’identité du fantôme. Il s’agissait, en l’occurrence de l’esprit, toujours présent, d’un jeune ouvrier décédé, quelques années auparavant, lors d’un tragique accident du travail. Les causes de l’accident n’avaient pas été bien déterminées, les responsabilités non plus, l’usine baignait dans le non dit, et l’esprit du mort, clairement, était toujours là.

Quelquefois, les fantômes peuvent être plusieurs en un même lieu. Je me souviens d’une institution où il y avait au moins deux fantômes : celui d’un ancien directeur général, injustement écarté de ses fonctions, et celui d’un ancien DRH, qui avait laissé le souvenir d’un terroriste et qui apparaissait dans les cauchemars des assistantes. Car les fantômes ont leur caractère. II y a des fantômes bienveillants, des fantômes de personnes qui furent injustement traitées, des fantômes méchants (on les appelle parfois des diables). Ils s’emparent de l’esprit des vivants, de ceux d’entre eux au moins qui sont toujours là, et ils les tourmentent. Vous vous demandez pourquoi les gens culpabilisent ou pourquoi ils ont peur, ou encore, pourquoi ils ressentent le sentiment d’une sorte de déchéance progressive. C’est tout simplement qu’ils sont habités par un fantôme.

Naturellement, ils n’en parlent pas. Dans les entreprises (au moins en France), ça ne se fait pas de dire qu’il y a un fantôme. On fait donc comme s’il n’existait pas. On ne veut pas en reconnaître l’existence. Ceci, bien entendu, est une grave erreur. Si on veut se débarrasser du fantôme, il faut d’abord en admettre l’existence. Ensuite, il faut faire appel à un chasseur de fantômes (moi). Je ne vous dirai pas comment je procède pour l’identifier (je vous adresserai tout de même une note méthodologique si vous y tenez). Le plus souvent, je reste trois ou quatre jours dans l’entreprise ; je cherche à en comprendre l’esprit ; je cherche dans les coins, dans les endroits obscurs ; et finalement, le fantôme se révèle au point que son existence en vient à me paraître évidente.

Il s’agit alors pour moi de faire partager cette évidence, ce qui ne va pas de soi. J’ai connu des dirigeants qui ne voulaient absolument pas en reconnaître l’existence. Mais c’est rare et, généralement, ça finit mal pour eux. Ensuite de quoi il faut procéder à un exorcisme. Là encore, les gens qui se disent rationnels trimbalent beaucoup d’images fausses. Ils s’imaginent qu’un exorcisme consiste nécessairement à sacrifier un poulet sur une grosse pierre. Dans certains pays, ça marche, mais pas en France. Un exorcisme, en fait, c’est une cérémonie où l’on convoque l’esprit pour l’inviter à s’en aller. Quelquefois, cela ne va pas sans drame. Je passe sur les détails. Mais ce qui me frappe toujours, c’est de constater à quel point ensuite les gens se sentent libérés. Ils considèrent les choses, ils se considèrent entre eux, d’un œil neuf. Ils ont cessé d’être obsédés par un passé qu’ils ne parvenaient pas à identifier et ils se sentent libres de construire du neuf. C’est vraiment magique.

Non, en fait, ça n’a rien de magique. Simplement, il aura fallu l’intervention de quelqu’un d’extérieur à leur histoire, aux histoires qu’ils se racontent entre eux sans jamais toucher à l’essentiel, qui reste invisible à leurs yeux. Bref, ce qu’on appelle un fantôme. »




Hubert Landier


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