Anatomie de la réforme
Le président de la République s’est fait élire sur un mot d’ordre : il serait l’homme des réformes. Un peu plus de dix huit mois plus tard, en pleine bourrasque économique, il persiste et signe. Il n’y aura pas de pause dans les réformes, nous dit-il. Le problème, c’est qu’il y a loin de l’intention à la mise en oeuvre. L’Etat, en matière de réformes, se montre très mauvais manager. Il en résulte des dégâts humains qui se traduisent, venant de ceux qui en subissent les conséquences, par du découragement et de la colère. On trouve en effet, dans son modus operendi un concentré de ce qu’il ne faut pas faire :
  1. la réforme est décidée d’en haut, pour des raisons étrangères à ce que vivent les intéressés ; ceux-ci ne sont pas consultés, ou alors c’est uniquement pour la forme, alors que l’essentiel a déjà été décidé, et par l’intermédiaire de syndicats eux-mêmes coupés du corps social au nom duquel ils s’expriment ;
  2. le principe en est claironné à l’avance de façon à obtenir un effet d’annonce visant à montrer aux électeurs à quel point le gouvernement est décidé à « aller de l’avant » ; le problème, c’est qu’il en résulte une réaction d’inquiétude parmi ceux qui savent qu’ils seront visés par la réforme sans savoir comment celle-ci se traduira pour eux ;
  3. le processus électoral est long et il s’écoule le plus souvent beaucoup de temps avant que chacun sache à quelle sauce il sera mangé ; pendant ce temps circulent les hypothèses les plus fantaisistes ; certains ne savent pas quel sera leur rôle d’ici quelques mois, voire même de quelle entité administrative ils dépendront désormais ; ne sachant pas quels seront la portée, le contenu et les modalités pratiques de la réforme, il est en effet permis, pour eux, d’envisager le pire ;
  4. les véritables raisons de la réforme sont rarement explicitées ; la volonté d’efficacité que les politiques mettent en avant dissimule en effet le souci de réduire les coûts ; toutefois, il s’agit là d’un motif difficile à admettre publiquement ; il en résulte un effet de faux semblant qui autorise les pires soupçons sur les véritables intention qui animent les auteurs de la réforme ;
  5. celle-ci ayant été imaginée de haut et de loin, elle se heurte vite à des difficultés d’ordre pratique ; toutefois, afin de ne pas avoir à se renier, il n’est pas question pour le ministre concerné d’admettre que la réforme, dont il est responsable et dont le succès conditionne peut-être son avenir politique, n’est pas absolument parfaite ; la réforme traîne, s’enlise, jusqu’à parfois se faire oublier, ou tout au moins jusqu’à la réforme suivante, qui sera menée par un autre ministre, souvent membre d’un autre gouvernement se réclamant d’une autre majorité politique ;
  6. la réforme se heurte nécessairement, et quelle qu’elle soit, à l’opposition des syndicats, sur la base d’une défense du statu quo corporatiste ou de propositions alternatives plus ou moins irréalistes ; cette opposition oblige le plus souvent les initiateurs politiques de la réforme à se contenter, afin de la rendre acceptable, d’une demi réforme ;
  7. les problèmes les plus dérangeants se trouvent ainsi remis à plus tard, quitte à rendre nécessaires, au bout de quelques années, de nouvelles demi réformes, qui seront présentés bien entendu publiquement comme aussi « fondamentales » les unes que les autres ; la réalité peut être ainsi fort éloignée de l’apparence proclamée ; lorsqu’elle finit par apparaître au grand jour, il est temps pour le ministre concerné de changer de portefeuille ou d’évoluer vers d’autres fonctions.

Tout ceci ne concerne bien entendu que l’Etat. Pas les entreprises. Les entreprises, elles, sont gérées avec rigueur et efficacité, surtout les plus grandes. Les réformes y sont, avec le plus grand soin, expliquées aux intéressés, dont le point de vue est soigneusement recueilli et pris en compte. Les salariés n’ont donc aucune raison d’être inquiet. Ils ont en effet pleinement confiance dans leurs dirigeants, et ils savent bien que les décisions sont prises pour leur bien. C’est ce qui autorise le patronat à proclamer que la gestion privée est bien meilleure que la gestion publique.




Hubert Landier


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