Papa, au secours, bobo !
Mes conversations de ces dernières semaines me conduisent de plus en plus à penser que la crise est beaucoup plus grave que ce que l’on veut bien en dire. Mais nous avons de grandes difficultés à la penser. La maison brûle et nous continuons à discuter du temps qu’il fait. Le futile l’emporte sur l’essentiel. Les politiciens se disputent, les syndicalistes revendiquent, le président se déplace, les magazines publient des publicités en quadrichromie pour des montres bling-bling, et tout ceci comme si rien n’avait changé alors que les paramètres de la situation économique, sociale et politique ont été manifestement complètement brouillés.

Ce que nous ne voyons pas, ou que nous ne voulons pas voir, c’est que le propre d’une crise est de bouleverser les modes opératoires qui nous sont familiers, que demain ne sera pas comme hier, que notre avenir n’est pas assuré, ni pour le pire ni pour le meilleur, que ce qui semblait raisonnable il y a six mois ne l’est plus aujourd’hui et qu‘il va nous falloir apprendre à inventer notre avenir autrement que nous ne l’avions prévu sur la lancée des « trente glorieuses ». Difficulté à nous remettre en cause et paresse de la pensée se conjuguent ainsi pour nous inviter à attendre de l’Etat qu’il nous sorte de la situation fâcheuse dans laquelle nous découvrons que nous sommes. Papa au secours, bobo. Et en attendant, nous attendons.

Ce dont nous sommes ainsi victimes, dans notre perception des évènements, c’est d’une sorte de myopie. Nous ne voyons pas ce qu’il importerait de retenir afin de mener l’action d’urgence qui s’imposerait. Autrement dit, nous sommes dans la situation de Louis XVI notant dans son journal, le soir du 14 juillet 1789, qu’il ne s’est rien passé de particulier ce jour-là. L’importance de l’événement n’apparaîtra qu’après coup, lorsque les historiens s’efforceront d’analyser les grands moments de la période.

Curieusement, aucun Plan ORSEC n’a été constitué, qui associerait représentants des pouvoirs publics, dirigeants d’entreprise, banquiers et syndicalistes en vue d’établir un état de la situation et de convenir de solutions d’urgence en prenant en considération le point de vue des uns et des autres. Le Plan ORSEC, c’est quand il y a une inondation dans le Vaucluse, pas quand il y a une crise économique globale. Et donc, la vie continue, faite d’habitudes et d’une relative insouciance, comme elle continue pour la grenouille dans sa casserole dont l’eau chauffe peu à peu sur le feu. Chacun se maintient dans sa posture initiale et il ne serait pas question, pour les habitués de la Galerie des glaces, de prendre très au sérieux ce qui se passe du côté de la Salle du jeu de paume.

Cela s’appelle l’usure des élites. Les élites d’aujourd’hui son devenues des élites moyennant les règles du jeu d’un monde qui est en train de laisser place à quelque chose d’autre et qui va générer de nouvelles élites. Les uns s’efforcent de rafistoler General Motors parce qu’ils ne concevraient pas la vie sans les 4X4 General Motors pendant que d’autres pensent au véhicule électrique qu’on ne trouve pas encore en Europe mais qui circule depuis des années dans les avenues de Chengdu. Pour les uns, la crise est une catastrophe, pour les autres, elle est porteuse d’opportunités.

Je me souviens de l’époque où IBM se gaussait de ces bricolos qui avaient conçu un « ordinateur personnel » dans un garage californien. Un ordinateur personnel, vous rendez-vous compte ? Aucun avenir, Monsieur. Un jour que les bricolos déjeunaient dans leur pizzeria favorite, ils avaient, en croquant leur dessert, et par pure, plaisanterie, décidé de l’appeler « Apple ». Te souviens-tu, Bob, quand, nous trouvant à Cupertino dans le bureau de Jean-Louis Gassée, le numéro 2 de la boîte (oui, un Français), nous lui avions demandé ce qui le faisait courir ? La réponse avait été franche : « premièrement, le fric, deuxièmement, je m’amuse beaucoup, troisièmement, le fait que nous soyons en train de changer le monde ». Changer le monde ? Oui, changer le monde, en donnant à chacun les moyens de son autonomie face aux gros systèmes informatiques centralisés dont IBM était alors le champion.

Le monde change. Je ne vois guère que deux possibilités. Gémir en nous disant que l’avenir est sombre pour cette raison qu’il ne sera peut-être pas comme hier. Ou changer le monde en surfant sur la vague qui est en train de se gonfler. A chacun de choisir.




Hubert Landier


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