Gouvernance bling-bling et management boum-boum
Sakaï Kuniyasu était un petit japonais tout rond, d’une cinquantaine d’années, que l’on m’a fait connaître voici une vingtaine d’années. Il était le fondateur d’un groupe d’entreprises à l’organisation étrange. Quand un directeur, voire un simple chef de service, avait une idée de business, celle-ci était soumise aux dirigeants des différentes entreprises du groupe et si elle était jugée recevable, chacun y allait de sa contribution au capital de la nouvelle entreprise, que l’initiateur aurait à charge de développer. Ce principe de division cellulaire avait conduit au développement de filiales dans les secteurs d’activité les plus divers, la société mère étant elle-même propriété d’une fondation. Quant à lui, Sakaï, il avait abandonné toutes ses fonctions et tous ses titres ; il n’était rien, ce qui veut dire qu’il était tout ; il était Sakaï, comme l’Empereur est l’Empereur. Un mot de lui suffisait. C’est ainsi qu’il avait imaginé d’acheter des œuvres d’art afin de les placer à l’entrée du personnel de certaines usines ; il prétendait que passer tous les jours devant une toile de Picasso exposée en face des vestiaires (à condition que ce soit une œuvre originale, attention !) avait des effets sur la créativité des salariés. Il n’aurait su dire pourquoi, mais en tout cas, il en était persuadé.

C’était l’époque où les managers français s’intéressaient fort aux sources du miracle japonais. Comment un archipel dépourvu de toute ressource, aux trois quarts détruit par la guerre et qui n’avait pu bénéficier, comme par exemple les Philippines, des bienfaits de la Civilisation occidentale, avait-il pu se hisser au même niveau de prospérité que la France ou l’Allemagne ? Les missions se succédaient aux missions et Sakaï, avec ses drôles d’idées, faisait figure de bête curieuse. Or donc, il fut invité en France par le très grand patron d’une très grande entreprise très connue à travers le monde. Le grand patron français, qui d’ailleurs lui aussi est un original, lui fait les honneurs de son entreprise, puis lui demande ce qu’il en pense. Sakaï réfléchit longuement et, après une courbette polie exprimant toute sa modestie, y va de sa réponse :

- « je pense que votre problème, c’est le cholestérol. »

Ce serait aujourd’hui, je pense qu’il n’aurait aucune raison d’affirmer autre chose. Notre problème, c’est évidemment le cholestérol. Nous nous sommes prélassés dans la facilité, convaincus que ça durerait nécessairement, et voici que nous nous retrouvons sonnés par une crise que nous n’avions pas prévu, frôlant l’infarctus. Les régimes de prévoyance sont au bord de la faillite ; certains secteurs d’activité sont en déroute et l’Etat ne fait pas autre chose qu’actionner, autrement que par le passé, la fameuse planche à billets, quitte à en faire porter le coût sur les générations futures. Moyennant quoi, pendant ce temps, les Chinois investissent l’Afrique, envoient un cosmonaute autour de la terre, construisent des usines d’automobiles ailleurs dans le monde et se déplacent sur des scooters électriques évidemment peu gourmands en pétrole. Est-ce que nous avons compris la leçon ?

Non. Droits dans nos bottes, nous continuons à manifester les belles qualités qui nous ont conduit à la faillite. Les syndicats revendiquent et M. Mailly entend « bloquer la France ». Les financiers imposent leurs restructurations, de loin et de haut. Et les managers décident sans explication, sans concertation et sans considération pour les conséquences de leurs décisions. Gouvernance bling-bling et management boum-boum. Moyennant quoi, les Français se défendent comme on l’a toujours fait dans les cuisines du château : en traînant des pieds et en sifflant en douce les restes de bordeaux. Et comme les gouvernants bling-bling et les managers boum-boum ne savent pas ce qui se passe à l’office parce qu’à vrai dire ça ne les intéresse pas tellement, ils ne s’aperçoivent pas que c’est la débandade et que c’est pour cela que le café n’arrive pas plus vite au salon.

Moyennant quoi il apparaît de plus en plus clairement que nous allons devoir subir une cure d’amaigrissement. Nous ne savons pas encore très bien quelle forme celle-ci prendra. Mais il y a une chose dont je suis (à peu près) certain, c’est que la gouvernance bling-bling et le management boum-boum sont condamnés. La dynamique à créer sera collective ou ne sera pas et elle devra faire appel à l’intelligence de tous, non pas seulement à celle de quelques uns. Les intelligents auront-ils l’intelligence de le comprendre ? Si ce n’est pas le cas, ils risquent tout simplement, comme disait Marx, de passer dans les poubelles de l’Histoire.




Hubert Landier


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