Pour en finir avec les réformes
Les étudiants qui me font face ont tous une expérience professionnelle. La journée qui m’est confiée est consacrée à la qualité des rapports de travail et à la détection des risques sociaux. Je commence par un tour de table : « comment ça se passe chez vous ? » Je ne serai pas déçu.
Il y a celui qui explique que le directeur nouvellement arrivé dans son usine a procédé, d’autorité, à une réorganisation à sa manière, ce qui l’a conduit à promouvoir à des postes de maîtrise certains opérateurs qui, bien entendu, n’y étaient pas préparés.

Il y a cette jeune femme qui précise qu’il n’y a pas de présence syndicale dans le magasin où elle travaille parce que le directeur a dit : « le premier qui crée un syndicat, je le vire ».

Il y a cette autre jeune femme qui travaille dans un hôpital où on se bat pour continuer d’exister et dont l’autorité de tutelle a débarqué pour annoncer, tout de go, que l’équipe dirigeante était constituée d’une bande d’incapables et que l’institution serait placée sous la tutelle du CHU régional.

Il y a celui-là qui travaille dans une entreprise familiale de négoce où les promotions sont réservées aux membres de la famille, quelles que soient par ailleurs leurs compétences, au détriment de ceux qui pourraient y prétendre par leurs qualités.

Il y a celui qui explique que les avantages dont bénéficie le personnel ne sont pas les mêmes d’un service à l’autre, sans que les raisons en aient jamais été expliquées.

J’arrête. Ils étaient quinze. De la PME familiale au service public en passant par l’entreprise high tech, c’est un véritable musée des horreurs du management. Ce sont des opinions – je n’irai pas vérifier ce qu’il en est réellement. Mais on m’en décrit les conséquences. Les meilleurs qui partent. L’absentéisme, qui ne cesse de progresser pour atteindre des sommets. L’écœurement de ceux qui, par conscience professionnelle, essayent tant bien que mal de faire en sorte que ce qui doit être fait soit fait. La tendance : faire ses heures, sans aucune conviction, sinon celle d’un immense gâchis. Peu de présence syndicale, y compris là où on la supposerait très forte au vu de ce qu’en dit la presse. Partout : des changements déstabilisateurs, décidés d’en haut, sans aucune concertation ni même d’information. Une espèce d’avachissement. On parle de nécessité d’une réduction des coûts, mais personne n’y croit. Pire : mené en dépit du bon sens, les changements imposés d’en haut débouchent sur un désordre, une absence de réactivité, qui sont générateurs de surcoûts dont les promoteurs des réformes semblent ne pas s’être avisés.

Dans l’univers de l’entreprise, on parle de la nécessité du « changement ». Dans l’univers politique, on parle des nécessaires « réformes ». Je vois venir le moment où rien ne sera plus impopulaire. Le futur candidat à la présidence proclamera sa volonté de mettre un terme aux réformes. Ou du moins aux réformes imposées d’en haut. Car c’est bien cela qui est en cause. La certitude, dans la tête de « ceux d’en haut », d’être détenteurs des solutions qu’il convient d’imposer. Nulle trace de modestie, dans leur discours, mais un vocabulaire ampoulé, aux antipodes de la réalité.

Je suggère un peu de modestie et de prudence. Je suggère de beaucoup écouter pour, ensuite, agir vite quand il le faut.




Hubert Landier


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