Pour sortir de la crise, il nous faut des idées et une agora
Oserai-je vous le dire ? J’enrage. La crise financière nous a fichu dans la purée (vous remarquerez que je reste poli). On en connaît à peu près l’origine : une soumission excessive de la vie économique et de la gouvernance des entreprises à des objectifs impérieux de rentabilité financière dictés par des opérateurs affranchis à peu près de toute contrainte et de tout contrôle. Il ne serait pas totalement irrationnel, pour éviter que la catastrophe de l’automne dernier ne se reproduise, de s’en prendre à ses causes.

Au lieu de quoi, il me semble que l’on assiste surtout à des manœuvres de diversion. Dans les salons, j’entends discuter de Sarbanes-Oxley et des déficiences éventuelles de la SEC ou des agences de notation. Je veux bien, mais autant laisser un bataillon d’aides comptables discuter des raisons de la faillite de General Motors. J’entends dire, également, que les gouvernements européens vont exiger des Etats Unis des réformes radicales. Je veux bien, mais je crains que les Etats Unis, y compris en la personne de Barack Obama, n’aient rien à cirer de ce que les Européens ont à leur dire. S’ils adoptent des mesures correctives, ce sera dans l’intérêt des Etats Unis, non dans celui des pays européens. Et l’intérêt des Etats Unis pourrait bien se confondre largement avec celui des lobbies dont le comportement a conduit à la crise.

Une réflexion de fond sur les mesures qu’imposerait une sortie de crise qui ne soit pas un simple retour au statu quo ante s’imposerait donc. Cela supposerait un peu d’imagination prospective, un débat associant les « forces vives de la nation » et le recours à des idées qui ne se limitent pas à une simple modification des règles comptables.

Dans ce débat qui tarde à s’ouvrir, le silence des intellectuels est proprement assourdissant. Au secours ! Raymond Aron, Bertrand de Jouvenel, François Perroux, et autres penseurs de notre modernité. On nous parle de « gouvernance des entreprises ». Je veux bien, mais il me semble que le problème va au-delà de celui de la nomination de quelques administrateurs plus ou moins « indépendants ». Il fut un temps où l’on parlait de « réforme de l’entreprise ». Il fut un temps où l’on opposait le « capitalisme rhénan » au « capitalisme anglo-saxon ». J’aimerais que l’on y revienne, que l’on sorte des oppositions binaires et qu’on admette enfin la logique lupascienne du tiers inclus.

J’enrage contre les syndicats, mais c’est par considération pour le rôle qu’ils devraient jouer. Que proposent-ils ? Rien. Jamais la conjoncture n’aura été aussi favorable pour exiger, par exemple, la présence dans les conseils d’administration d’administrateurs indépendants représentant les salariés. L’idée figure dans les principes qui animent la CFDT. L’avez-vous entendue faire des propositions sur cette question ? Pas un mot, au-delà des raisons amphigouriques de signer ou de ne pas signer tel accord sur l’indemnisation du chômage ou la gestion des fonds de la formation professionnelle.

Je demande bien pardon à leurs dirigeants, mais quelle décadence ! Comment les syndicats pourraient-ils jouer un rôle sans apporter des idées construites sur la façon dont ils envisagent notre devenir économique et social ? Et comment voudrait-on que les dirigeants politiques proposent des mesures faisant sens si celles-ci ne sont pas précédées par un débat d’idées ? Peut-on se contenter d’une gueulante présidentielle sur le salaire des dirigeants du CAC 40 et ne pas s’interroger sur les critères de la justice sociale et les façons de la mettre en oeuvre ?

Sortir de la crise ? Ce sera fonction de notre capacité à imaginer l’avenir et à lui faire prendre corps à l’issue d’une confrontation publique d’idées qui soit large, qui soit ouverte au-delà de tout préjugé et qui soit consistante sur le plan philosophique. Cela suppose des arguments qui aillent au-delà de l’imprécation et une agora qui ne se réduise pas à une foire d’empoigne entre marchands du Temple.




Hubert Landier


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