Sic transit gloria
Hué. Ce qui reste de la Cité pourpre ne donne qu’une faible image de ce que furent les fastes de la Cour des Nguyen. Très vite, pourtant, le doute s’installe, pour se transformer en certitude. Ce décorum n’est qu’une imitation provinciale de la Cité interdite de Pékin. Les Nguyen, eux aussi, se disaient Fils du Ciel. Et les rituels de la Cour reproduisaient à l’identique ceux des Ming. Pouvoir absolu. Ce pouvoir, pourtant, ne constitue qu’une apparence. Nous sommes dans les premières années du XIXème siècle. Et le vrai pouvoir est ailleurs. Il est à la Résidence du Gouverneur général de l’Indochine française, de l’autre côté de la Rivière des Parfums . A l’exception de l’un d’entre eux, prestement exilé à Ceylan, les Empereurs de la dynastie des Nguyen se sont couchés devant l’occupant. A eux les apparences du pouvoir, à d’autres la réalité de son exercice. L’Empereur préside les cérémonies ; le Gouverneur gouverne.

Les Vietnamiens parlent aujourd’hui des Nguyen comme les Français du Maréchal Pétain. Pourquoi, de la part de leurs monarques, une telle incapacité à faire face ? Pourquoi s’être ainsi réfugié dans ce qui nous apparaît aujourd’hui comme un décor d’opérette ? J’y vois trois raisons. La première est l’incompréhension de ce qui se passe ailleurs, et donc de ce que représentent les Européens. Mépriser l’envahisseur et s’enfermer dans ses certitudes n’est pas la meilleure manière de lui faire face. La seconde raison est à rechercher dans le comportement des mandarins qui entourent l’empereur. Contrairement aux apparences, celui-ci n’est pas libre. Il doit d’abord se conformer aux usages dont ils se veulent les gardiens scrupuleux parce qu’il y va de leur propre pouvoir. La troisième raison est affaire de croyances : les Annamites vénèrent l’empereur comme un dieu.

Retour en France. Vu de l’avion, les récents terminaux de l’Aéroport Charles de Gaulle en jettent. Oui, mais. Absence de passerelle. On débarquera en bus, comme à Douala. Et le bus se fera attendre une demi-heure. C’est l’envers du décor. D’un côté, la France qui se veut fastueuse, fière de son passé et de ses traditions, toujours prête à donner des leçons au monde entier. De l’autre, la France empêtrée dans ses habitudes et dans ses certitudes, incapable de faire fonctionner correctement ses services publics. Une demi-heure pour assurer le débarquement des passagers d’un 777. Et ce n’est qu’un début. J’ai mal pour mon pays.

A cette situation délétère, je vois, là aussi, trois raisons. D’une part, l’incompréhension de ce que le monde change, qu’il change vite, et que pour lui faire face, il est nécessaire de remettre en cause beaucoup de certitudes et d’habitudes. D’autre part, le rôle exorbitant que jouent les mandarins. Le président de la République n’a pas beaucoup plus de liberté que n’en avaient les empereurs Nguyen. Les mandarins, ce sont les notables, les représentants des corps constitués, les syndicalistes, tous ceux qui se soucient d’abord de préserver leur rôle et les avantages qui vont avec, au nom des grands sentiments, et qui donc exigent de l’empereur, ou plutôt du président, un respect scrupuleux de rites à leurs yeux intangibles. Le nez sur les règlements dont ils se réclament, prolixes en belles paroles et en nobles principes, incapables de voir un peu loin. Et enfin, troisième raison : les Français vénèrent l’Etat et tout ce qu’il représente à leurs yeux comme, voici un siècle, les Annamites vénéraient l’empereur. Et ils ne sont pas moins nombreux à pieusement aller déposer leurs offrandes sur l’autel du Modèle social français. Mêmes causes, mêmes effets – au moins à terme.

Si nous ne parvenons pas à nous dégager de ces pesanteurs, la France, dans moins d’un siècle, ressemblera à la Cour de Hué. Le pourrons-nous, le voudrons-nous ? Je ne sais. Je l’espère.



Hubert Landier


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