| Pour être franc, je n’y comprends rien |
| C’est une confidence et je vous prie de la garder pour vous. Sa diffusion nuirait gravement à ma réputation. Voilà. Bien que pouvant être qualifié d’économiste selon les critères de l’Université de Paris I où j’ai soutenu naguère ma thèse de doctorat, je ne comprends rien aux tenants et aboutissants de la crise financière que nous traversons. J’ai lu les journaux, j’ai écouté les hommes politiques ; j’ai assisté à des conférences où s’exprimaient des experts très compétents ; tout ceci en vain : je n’y comprends rien. J’ai entendu parler du problème de la valorisation des actifs, des déficiences de la SEC, du problème du contrôle interne dans les banques, des subprimes, de la titrisation, tout ceci se mélange dans ma tête sans que je parvienne à comprendre l’enchaînement des circonstances et ce qu’il faudrait faire pour que ça ne se reproduise plus. Si je ne comprends rien, je suppose que je ne suis pas le seul dans ce cas. Je soupçonne même certains commentateurs de camoufler leurs incertitudes. En tout cas, il y a tout lieu de penser que la majorité des Français peinent à comprendre ce qui a bien pu se produire pour que l’Etat trouve aujourd’hui quelques centaines de milliards pour sauver les banques alors qu’il n’y a pas si longtemps il était bien en peine d’en trouver un et demi pour financer le RSA. Il ne faut pas se faire d’illusion : la plupart des Français confondent chiffre d’affaires et marge d’exploitation ; on ne saurait leur reprocher de confondre financement et garanties. La situation est complexe, disent les experts, s’excusant ainsi de ne pas parvenir à se faire comprendre. A défaut de comprendre, il peut être tenant de chercher la fautif qui nous a mis dans une telle situation. C’est un réflexe ancien. Quand on ne comprend pas pourquoi ça va mal, on essaye de trouver un coupable. C’est ce qui s’appelle la recherche du bouc émissaire. En l’occurrence, et selon les préférences de chacun, il s’agira des Américains, de l’ultra-libéralisme, du système capitaliste, ou encore, de la recherche effrénée du profit et des méfaits de la spéculation. Cela conduit à des jugements politiques et à la formulation de solutions qui ne peuvent être que radicales, fondées sur des considérations morales solides : mettre fin aux injustices et pour commencer, punir les coupables. Bien entendu, le président de la République joue gros jeu. L’opinion peut lui reprocher de n’avoir pas vu venir la crise et le mettre, lui le premier, au banc des accusés. Il risque aussi, pour se défendre, de brouiller un peu plus les cartes en désignant du doigt les entreprises et la façon dont elles sont dirigées. Chose bien curieuse : l’opposition parlementaire – je veux parler du Parti socialiste - demeure remarquablement silencieuse. Au-delà de son rôle de dénonciation, elle pourrait proposer des solutions. Ce n’est pas le cas, ou alors peut-être ais-je été insuffisamment attentif. Reste donc une autre façon de s’opposer, celle qui consiste à dénoncer globalement la perversité du « système » et de chercher à l’abattre. C’est ce que fait, non sans talent, Olivier Besancenot, avec la constance que mettent les trotskistes à répéter la même chose depuis soixante-dix ans. Mais Besancenot est un intello. Ceux qui ne le suivront pas dans leur raisonnement seront tentés de passer directement à l’action : saboter les lignes de TGV, poser des bâtons de dynamite dans les grands magasins, par exemple. Voilà où nous en sommes. Et je vous avoue, j’aimerais bien que quelqu’un m’expose, en des termes qui soient clairs, ce qui s’est exactement passé. J’aimerais aussi qu’on m’explique ce qui pourrait être fait pour que ça ne se reproduise plus. Or, j’ai beau tourner mes oreilles d’un côté comme de l’autre, je n’entends rien de bien intelligible ni de bien convaincant. Et c’est bien ça qui m’inquiète. Mais encore une fois, s’il vous plait, n’allez pas ébruiter mes doutes. Hubert Landier |
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