« Le pays où il faut que rien ne bouge »
J’apprécie les vues de l’éditorialiste du Nouvel observateur, Jacques Julliard, dont bien souvent je partage la colère. « Quand la cupidité personnelle tient lieu d’ambition collective, tout le système s’écroule », affirme-t-il, dans le numéro daté du 11 décembre, en face d’une page de publicité pour l’appareil photo « le plus rapide du monde » - qui ne doit pas être donné. Et de dénoncer cette crise que personne n’a vu venir, qu’il attribue à la rapacité des grands patrons, des banquiers, des traders et des consultants. On appréciera là un jugement d’une profonde originalité. Reste à en sortir. Peut-être convient-il de restaurer une ambition collective ? Suivant son raisonnement, on attend avec impatience la suite.

Elle se trouve exprimée dans le dernier paragraphe de son papier : il faut, nous expose-t-il, s’en prendre à la dernière manifestation de la « tartufferie capitaliste ambiante : l’offensive pour banaliser le travail le dimanche ». Tenez-vous bien : il ne s’agit rien moins, pour le Gouvernement, que de généraliser le travail dominical. J’avais cru comprendre (mais j’ai dû me tromper) qu’il s’agissait d’autoriser un peu moins chichement l’ouverture des grandes surfaces le dimanche. M. Julliard, lui, voit grand. Nous devrons tous travailler le dimanche, si j’ai bien compris le motif de son inquiétude.

Les syndicats l’affirment : la majorité des salariés sont hostiles à la perspective de travailler le dimanche. Mais les salariés sont aussi des consommateurs. Et il se trouve que les deux tiers des Français souhaitent avoir la liberté de faire leurs courses le dimanche s’ils le souhaitent. Ce qui est singulier, c’est que ces résultats ne sont pas très différents de ce qu’ils étaient il y a une vingtaine d’années. Un rapport de 300 pages m’avait alors été demandé, qui avait été édité sous le titre « A la recherche du temps choisi ». Mes investigations m’avaient conduit à rencontrer les grands patrons de la distribution. Leur attitude m’avait étonné : l’ouverture des grandes surfaces non alimentaires le dimanche est souhaitable, m’affirmaient-ils en substance, pour les magasins de meuble, les jardineries et les enseignes qui s’adressent aux activités de loisirs ; de plus, il faudrait, poursuivaient-ils, que les grands magasins et les galeries commerciales puissent ouvrir quelques dimanches dans l’année. J’en avais conclu que le danger pour les salariés, tout comme l’opportunité pour les consommateurs étaient, somme toute, assez limités. Je m’aperçois, dix-huit ans plus tard exactement, que rien n’a changé.

Une réforme d’ampleur modeste, et que souhaitent la majorité des Français, fait immédiatement l’objet d’une interprétation telle qu’on pourrait imaginer qu’il s’agit d’une révolution qui va bouleverser nos modes de vie. Et M. Julliard, qui manifestement ne connaît rien au sujet, en appelle donc aux grands principes, comme s’il s’agissait d’une effroyable atteinte à la Déclaration universelle des droits de l’homme. On serait tenté de lui suggérer de voyager un peu, dans les capitales de certains pays où existe une ambition collective. Par exemple à Tokyo, à Shanghai, ou encore à Moscou.

Mais peut-être s’agit-il de pays dont il ne partage pas l’ambition collective. Donc, revenons en France. Le pays où il faut, si je suis la pensée de M. Julliard, que rien ne bouge. Et où rien ne bouge grâce à l’action efficace d’intellectuels conservateurs déguisés en réformistes et en nobles défenseurs des droits de l’homme, parmi lesquels M. Julliard figure en bonne place. Moyennant quoi il sera toujours possible d’attribuer l’ampleur de la crise, si elle se prolonge un peu plus qu’ailleurs, à la tartufferie du grand capital.




Hubert Landier


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