| Revenir en France ? Non, certainement pas. |
Il a une trentaine d’années et il vit à Shanghai depuis bientôt dix ans, où il est directeur financier d’une chaîne de magasins à l’enseigne d’une marque française. Ainsi qu’il le fait chaque année, il est venu passer Noël en famille. « Ce qui est bien, ici, c’est que rien ne change d’une année sur l’autre. Ce sont les mêmes inerties ». Cela le surprend sans le surprendre. Rien à voir en tout cas avec le climat des affaires en Chine. Là-bas, ça bouge sans cesse. « C’est là-bas que ça se passe, pas en Europe, en tout cas, pas en France ». Revenir, il n’en est pas question. Que faire en France ? Les jeunes n’y ont pas leur place. En Chine, très tôt, dès sa sortie de son école de commerce, on lui a donné sa chance. Bien entendu, il a fallu qu’il se bouge. Moyennant quoi ça a marché. Et il faut supposer qu’il gagne bien mieux sa vie que ceux de ses camarades de promotion qui sont restés en France. Il en a l’image d’un pays vieillissant, installé dans des certitudes auxquelles il est seul à croire encore. Quelle image les Chinois se font-ils de la France ? Réponse en forme d’éclat de rire. « Les 35 heures, ils n’arrivent pas à comprendre ». Le Tibet ? « Les Chinois ont débarqué dans un pays moyenâgeux, dont toutes les ressources étaient accaparées par des moines paresseux pour en faire les toits en or de leurs monastères. Les routes, les ponts, les hôpitaux, ce sont les Chinois qui les ont construits. Où se trouve le progrès ? Les Français ne comprennent rien à la situation et adoptent des positons tranchées sans connaître quoi que ce soit aux réalités du Tibet». Même chose en ce qui concerne les droits de l’homme. Qu’est ce qui est le plus important ? Pouvoir critiquer les autorités sans ménagement ou pouvoir se déplacer la nuit en ville sans craindre de se faire braquer ? Quant à la démocratie, elle ne figure pas dans le vocabulaire politique chinois. On fait confiance à la dynastie au pouvoir tant qu’elle assure la prospérité. Si tel n’est plus le cas, c’est que le Ciel est fâché et qu’il faut en changer. C’est vrai pour la dynastie des Mao comme ce fut vrai pour les dynasties précédentes. De tels propos pourraient paraître choquants s’ils n’étaient ceux de la plupart des Français installés dans le Pays du Milieu. Je ne parle pas des managers de passage, qui ne comprennent rien – et qui sont nombreux. Ceci confirme ce que j’ai pu observer au cours de mes voyages au long cours à travers la Chine. Nous arrivons caparaçonnés dans nos certitudes - démocratie, droits de l’homme – en imaginant que parce qu’elles relèvent pour nous de l’évidence, elles présentent un caractère universel. Nous sommes plus ou moins convaincus de représenter « la Civilisation », par opposition à des cultures qui seraient nécessairement arriérées, mis à part quelques beaux spécimens d’arts premiers. Ce n’est pas comme cela que les Chinois, non plus que les Japonais ou les Indiens, voient les choses. A leurs yeux, nous sommes des pays vieillissants, où il fait bon voyager afin de découvrir les merveilles de notre glorieux passé, où il reste encore quelques technologies à s’approprier, avec lesquels il est avantageux de commercer, mais qui ne sauraient prétendre jouer un rôle de leadership dans le monde de demain. Pire : nos prétentions leur sont insupportables (quand elle ne les font pas rire), et de toute façon, les pays européens n’ont plus les moyens de leur vaine ambition. Et nous, de nous noyer dans nos illusions : droits de l’homme, démocratie et 35 heures. Revenir en France ? Non, certainement pas. Ou plutôt si, pour revoir la famille à Noël. Hubert Landier |
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