Après les Prud'homales

J’aime, certains soirs d’hiver, dîner Avenue Jean Jaurès, « Aux Arts et Sciences réunis ». La nourriture y est goûteuse et copieuse, les vins gaillards, le service sans façon. Et surtout, j’aime le regard des maîtres qui m’entourent : vieilles photos jaunies d’hommes massifs, un peu engoncés dans leur costume de drap, sans doute un peu intimidés devant l’objectif, portant fièrement l’écharpe et les insignes de leur Devoir. Et au fond de la salle, à la place d’honneur comme il se doit, le Roi Salomon, trônant derrière l’équerre et le compas.

Vieille société ouvrière, encore vivante. Nous sommes dans la cayenne des Compagnons charpentiers des Devoirs réunis. Au fond, le musée où sont exposés les chefs d’œuvre, aux étages, les piaules des apprentis. Un morceau de l’histoire de ce que l’on a appelé le mouvement ouvrier. Je m’y sens bien. Ces maîtres dont on a tenu à préserver le souvenir étaient garants d’une tradition, de rites, de symboles, d’une culture, d’une identité qui donnaient au travail sens et dignité. Etre compagnon charpentier, cela n’est pas rien, cela se mérite et cela se respecte.

Bien. Mais pourquoi est-ce que je vous parle des compagnons charpentiers et des Arts et Sciences réunis ? Parce que je pense au syndicalisme. Le syndicalisme a donné son identité à des générations d’ouvriers et d’employés. Il a été porteur de traditions, de rites, de symboles, d’une culture, qui donnaient à l’homme au travail sa dignité. Il a été fondé sur des valeurs fortes : le sens de la justice, le sens de la solidarité. Le militant se devait d’être exemplaire parce que l’on se reconnaissait en lui. Il était à l’usine ce qu’était le curé au village : il donnait sens aux cruautés de l’existence quotidienne. J’en ai connu et je m’incline devant leur mémoire.

Mais je suis bien obligé d’écrire cela au passé. Les compagnonnages subsistent, mais ils ont globalement laissé place à d’autres formes d’organisation. Tels que nous les avons connus, les syndicats subsistent eux aussi, mais il y a tout lieu de penser qu’ils laisseront place à d’autres formes de regroupement. Les jeunes s’expriment sur leurs blogs, ils se retrouvent d’ores et déjà dans des communautés virtuelles autour de sujets d’enthousiasme qui n’ont plus grand chose à voir avec ceux de leurs aînés. Tout cela est porteur d’une culture nouvelle, avec ses rites et ses symboles qui permettent de se reconnaître mutuellement. Il en résultera, il en résulte déjà, de nouvelles formes d’action collective. Il me vient une idée pour trouver un nom à celles-ci : on pourrait les appeler des syndicats. Mais ce n’est plus de la même chose qu’il s’agira.

La question, l’unique question qui importe, est de savoir comment se fera la transition entre le syndicalisme que nous avons connu et ces nouvelles formes de sociabilité. Ceci n’a rien d’évident. Les anciens voudraient bien que les jeunes reproduisent ce qu’ils furent. Les jeunes, par contre, entendent s’y prendre tout autrement. Il y aura des îlots de résistance au changement, des révoltes, des tentatives de récupération partisanes, des incompréhensions, des ruptures brutales, de lentes évolutions. Les nouvelles formes d’organisation aujourd’hui en gestation prendront la place du syndicalisme tel que nous l’avons connu aussi sûrement que les syndicats eux-mêmes prirent la succession des compagnonnages.

Et vous vous étonnez après cela que les trois quarts des salariés ne se soient pas déplacés pour aller voter, le 3 décembre, pour l’une ou l’autre d’organisations qui ne représentent plus rien pour eux ?




Hubert Landier


Pour réagir à ce billet, cliquez ici en précisant : Billet - Après les Prud’homales