Le fantasme de la crise sociale

Le fantasme de la crise sociale est de retour. Selon un sondage TNS Sofres présenté à Sciences po le 25 novembre dernier, 70% des responsables d’entreprises redouteraient les répercussions de la crise économique sur le climat social. A partir de là, les consultants essayent de faire les intelligents et les syndicalistes menacent, annonçant le pire si le Gouvernement et les patrons ne donnent pas suite à leurs légitimes revendications…

Soyons clair : je n’en crois rien. D’abord, les sondages : il y a le mensonge, le fieffé mensonge, la statistique et il y a le sondage, qui est encore pire que la statistique. On peut faire dire n’importe quoi à un sondage. Les sondeurs oublient généralement de préciser la marge d’erreur et le sondage sert à démontrer ce qu’on veut démontrer. Donc, je ne lis généralement pas les sondages jusqu’au bout, et surtout pas les commentaires qui vont avec. Ce ne sont pas les sondages et les enquêtes d’opinion qui nous renseignerons sérieusement sur les risques d’une crise sociale.

Deuxièmement, l’histoire nous montre que les crises sociales sont généralement imprévisibles. Dominique de Villepin, qui ne manquait pas de diligenter de nombreux sondages avant d’entreprendre quoi que ce soit, n’avait pas vu venir la crise du CPE. Plus loin dans le temps, René Belin, dans ses mémoires, raconte des choses pittoresques sur les débuts de la crise de 1936 (vous savez bien entendu qui c’est, René Belin ; c’est ce dirigeant de la CGT qui a poursuivi sa carrière comme ministre du travail du Maréchal Pétain). Donc, le 11 mai 1936, c’est la routine au siège de la CGT ; parmi ses dirigeants, l’un cherche un sujet de polémique pour son édito, l’autre feuillette L’Huma, un troisième colle des coupure du JO sur son cahier. Pendant ce temps, grève aux usines Bréguet du Havre ; cela n’empêche pas Léon Jouhaux, le « général », de se rendre à Genève, à la conférence annuelle du BIT, où il sera bloqué par la grève des cheminots. Bref, personne n’a rien vu venir. Je précise qu’en 1968, la capacité d’anticipation des dirigeants politiques et syndicaux n’aura pas été plus convaincante. André Bergeron affirme fin avril à François Ceyrac, le président du CNPF, qu’il peut aller sans risque se faire opérer parce qu’il ne se passera rien avant l’été. Bravo.

Troisièmement, quand il y a crise sociale, c’est à la fin de la crise économique qu’elle se produit, et non au début, surtout quand on annonce qu’elle sera longue. Les gens ont peur, donc ils se terrent. Mais quand les perspectives s’éclaircissent, que l’espoir renaît, que les carnets de commandes commencent à se regonfler, c’est là que les frustrations accumulées sont susceptibles de laisser place à de l’impatience collective. Les vieux syndicalistes qui ont assuré mon éducation sociale me le disaient bien : « quand tu vois les stocks augmenter, tu ne bouge pas ; quand ils baissent, c’est le moment d’y aller ». donc, actuellement, ce n’est surtout pas le moment d’y aller. Peut-être que ça le sera en 2010, quand la reprise économique sera là et qu’un nouveau sondage TNS Sofres nous informera de ce que les « responsables d’entreprises » ont cessé d’être inquiet de l’éventualité dune crise sociale.




Hubert Landier


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