| L’automne de nos certitudes |
Rio de Janeiro, ville détestable. Il pleut, les immeubles sont moches et disparates, l’urbanisme improbable, la sécurité aléatoire, les plages invisibles, mon agenda incompréhensible. Mais mon hôte de ce soir, membre éminent de l’Académie des sciences du Brésil, est absolument charmant. Il me conduit, verre à la main, à la large baie vitrée de son salon, qui domine la grisaille. - Vous voyez, c'est le printemps me dit-il - Non, c'est l'automne. Eclat de rire : « c’est l’automne pour vous, mais c’est le printemps pour nous ». Evidemment. Et il ne s’agit pas seulement de la saison. Nous vivons aujourd’hui la fin conjuguée de trois cycles différents. L’un a duré 500 ans, le second, un siècle, le troisième, environ cinquante ans. Reprenons. Pendant cinq cent ans, l’Occident a dominé le monde par la force que lui assurait sa technologie ; convaincu de représenter la Civilisation par opposition à l’obscurantisme des « cultures traditionnelles », il a colonisé, évangélisé, imposé sa façon de voir le monde ; mais son avance technologique est en train de se résorber ; la dernière fois qu’un homme s’est promené dans l’espace – c’était il y a tout juste quelques semaines – il s’agissait d’un Chinois, à bord d’un vaisseau spatial chinois lancé par une fusée chinoise ; l’Europe, elle, n’en a pas les moyens ; son programme spatial, le programme Hermès, a été abandonné au début des années quatre vingt dix… Pendant presque un siècle, très exactement depuis leur entrée en guerre en 1917, les Etats Unis d’Amérique ont imposé, ou cherché à imposer, leur imperium ; leur mode de vie et leur idéologie s’imposaient comme allant de soi, que ce soit directement ou indirectement, par le canal d’institutions internationales telles que le FMI ou l’OTAN ; cette domination aura pris fin avec la première crise financière, il y a dix ans, puis avec leur incapacité à s’imposer militairement et diplomatiquement, que ce soit en Irak, en Afghanistan ou, plus récemment, en Georgie, et enfin, avec la toute récente crise financière, dont l’effet durable aura été de ruiner leur crédit. La croissance économique, enfin, semblait aller de soi depuis les années cinquante et, avec elle, l’augmentation régulière du pouvoir d’achat, qui constituait la mesure du progrès social ; les pays développés s’opposaient aux pays « en voie de développement », et ce développement semblait ne pas avoir de fin ; la récession actuelle ne doit pas être considérée comme un « trou d’air » ou un accident de parcours ; quoi que disent les indicateurs économiques mis au point il y a cinquante ans, on ne reviendra jamais au statu quo ante. Ceci nous conduit à un monde différent, aujourd’hui en cours de gestation, mais dont nous nous refusons à voir la réalité et à comprendre la logique. L’Asie retrouve la place qui était la sienne avant l’épopée occidentale ; c’est notamment le cas de la Chine, qui n’a cessé de se représenter comme « l’Empire du milieu » ; les touristes chinois se rendent en Europe comme on va dans un musée ou comme on se rend en vacances dans un pays vaguement exotique ; leurs agences de voyage les mettent en garde : c’est sale et la sécurité n’est pas assurée ; ils peuvent d’ailleurs le constater dès leur arrivée à Roissy. L’empire américain aura laissé place à la confrontation des nationalismes ; en tête, un trio : les Etats Unis (tout de même), la Chine et la Russie ; un peu en arrière, le Brésil et l’Inde ; tout à fait en arrière, l’Afrique ; quelque part au milieu de tout ça, mais sans que l’on sache encore exactement où, les pays européens. La croissance économique aura laissé place à autre chose, qui ne porte pas encore de nom, mais qui laisse une place grandissante aux préoccupations écologiques et aux conséquences de la rareté du pétrole et des matières premières. Bien entendu, nous nous refusons à admettre que nous avons changé d’époque. Il s’agit d’un bouleversement qui nous oblige à reconsidérer l’ensemble de nos croyances. Il est beaucoup plus confortable, notamment pour les hommes politiques, de faire comme si rien n’avait changé. Hubert Landier |
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